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On y respire à l’aise, on s’y console, et même
Le cœur lourd, quelquefois, s’y remplit de gaîté.

De gaîté ? Qu’ai-je dit ? malgré la verte enceinte
Qui décore ce lieu d’un feuillage si beau.
Sous la ramure on croit qu’il s’élève une plainte,
Et l’œil surpris y trouve un agreste tombeau.

Il est presque caché sous un tissu de lierre,
Par un rustique toit, protégé jusqu’au bord,
Et la mousse a si bien déguisé chaque pierre,
Que nul n’a dit peut-être : « Ici repose un mort ! »

Mais moi, poète errant, soutien des pauvres âmes,
Moi qui cherche partout les intimes douleurs,
Disant de tendres mots pour consoler les femmes,
Sur les feuilles j’ai vu quelques traces de pleurs.

Honneur à ton front blanc, ô digne ménagère,
Restant seule fidèle au culte des vieux jours ;
Tu laisses aux cités leur douleur mensongère,
Mais à tes mûris chéris, toi, tu rêves toujours.

Je reviendrai parfois m’asseoir dans cet asile,
Pour revoir, sur ma tête, onduler les bosquets,
Dans les souples rameaux sauter le merle agile,
Et pendre du sureau les flexibles bouquets.

Mais tout en m’enivrant de la douce nature,
Des trésors réservés par elle à ses élus,
Mon cœur se révoltant contre une loi si dure,
Donnera sa pensée à ceux qui ne sont plus.

Et toi, compagne aimée, et partageant mes rêves,
Qui vins souvent ici, songer, au demi-jour,
Trouvant à mes côtés et les heures trop brèves,
Et trop longue la vie où manquerait l’amour ;

Ah ! puissions-nous tous deux, gémissante colombe,
Quand nous aurons subi notre morne avenir,
Voir ces arbres en fleur parfumer notre tombe,
Et qu’un rêveur alors nous donne un souvenir !

Nuit vénitienne.

L’atmosphère était pure, et fraîche, la soirée,
Pendant que la gondole où nous voguions, rêveurs,
Permettait lentement, à notre âme enivrée
D’écouter du Lido les lointaines rumeurs.
La chaleur, dans le ciel, n’était plus accablante,
Le soleil descendait de son trône embrasé,
Et de son balcon d’or, mainte femme indolente
Semblait sur son front pur appeler le baiser.
Là-bas, où dans les flots, tremblent les murs du cloître,
Gardant le souvenir des siècles écoulés,
Sombres comme la nuit qui commençait à croître,
Des moines s’avançaient, en silence et voilés ;
Leurs chants religieux éveillaient dans notre âme
Ce mystique désir qui nous élève à Dieu,
Et le souple aviron, en frappant sur la lame,
À leurs hymnes mêlait la plainte du flot bleu.
Remplis de voluptés, sans dire une parole,
Nous goûtions les parfums qui tournoyaient dans l’air,
Et nous ne savions plus, bercés par la gondole,
Si nous étions aux cieux, ou sur la vaste mer !

Nous touchâmes enfin une île ravissante,
Le Lido nous offrit, joyeux, son sable d’or,
Et, pour suivre mon rêve, étendu sur la pente,
J’oubliai mes amis, qui m’appelaient encor !
J’étais sous les rameaux d’un châtaignier sauvage,
Baigné dans la lueur du splendide couchant,
Qui, d’un rouge rayon, bordait le blanc rivage,
Où le flot assoupi disait son dernier chant.
Le soleil disparut. Quel spectacle sublime !
Le ciel se recouvrit d’un manteau flamboyant,
Dans sa pourpre clarté noyant la terre infime,
Et projetant ses feux jusques à l’orient !
Venise alors brilla de sa beauté superbe,
Assise sur les flots, comme autrefois Vénus
La flamme sur son front s’arrondissant en gerbe,
Et mille reflets d’or, parant ses beaux pieds nus !
Salut, reine des eaux ! salut, noble Venise,
Et toi, tour de Saint-Marc, audacieux géant,
Qui te ris de la faux sous qui tout s’égalise,
Souris au flot perfide, et braves le néant !
Les siècles ont passé, abattant plus d’un trône,
Les rois ont disparu de leurs fortes cités,
Mais, intacte, Venise a gardé sa couronne,
Et fiers, comme jadis, ses dômes sont restés.
J’écoute cependant, au milieu de mon rêve ;
Dans l’âme du poète un chant a murmuré,
Un chant mélodieux, qui plane sur la grève,
Et, tendre, se marie avec le ciel doré.
Il retentit plus fort : la vive mandoline,
Se mêle aux pas nombreux résonnant sur le sol ;
Le fugitif essaim d’une troupe mutine
Sur le sable brillant s’élance et prend son vol.
Aux lueurs des flambeaux, la brune Italienne
Danse avec passion, auprès de son ami,
Laissant flotter au vent ses beaux cheveux d’ébène
Sur son col ferme et pur, dénoués à demi.

Dans le bois d’oliviers, où l’ombre est plus obscure,
Je vais chercher la paix, mais un jeune chanteur
Y touche la guitare, et frissonnant, murmure
À sa jeune promise un chant parti du cœur.

Exprimant son amour, il dit une romance
Où Nina s’abandonne à son beau gondolier :
Son œil jette l’éclair, et la fille commence
À s’attendrir, rêveuse, et peut-être à plier !

Et moi, troublé, pensif, je vais le long des plages
Respirant le parfum des bosquets d’orangers,
Mêlant mes souvenirs à de vagues images,
Et songeant à Vilma, sous des cieux étrangers.
C’est assez ! beau Lido, ton arome m’enivre,
Un autre amour ici pourrait bien me saisir,
Car vivre sans aimer, ce n’est certes pas vivre,
Et cette nuit rêveuse éveille le désir !…
Le gondolier revient, montons dans la nacelle,
Éloignons-nous, ami, de ces bords dangereux…
J’ai fait le doux serment de jamais n’aimer qu’elle
Et c’est d’elle toujours que je suis amoureux !
Nuit pleine de parfums, couvre-moi de ton voile,
Permets-moi d’oublier le vent, triste du Nord ;
Ardent, ciel du Midi, fais briller chaque étoile,
Fais chanter, à son tour, chaque flot dans le port !
J’aimerais à rester suspendu sur les vagues,
Écoutant du Lido le murmure incertain,
Le cœur plein de parfums et d’espérances vagues
Et, dans un mot oubli, perdu jusqu’au matin !
Mais nous voici rendus : Venise est là dans l’ombre ;
Je cherche sur ma couche un paisible sommeil,
Voyant autour de moi, bien que la nuit soit sombre,
Flamboyer le couchant à l’horizon vermeil,
Et frémir les flots bleus, et la fille à peau brune
Épier son danseur, aux rayons de la lune !

Hélène.

L’enfant rieur, la blonde Hélène,
Rêve à l’ombre du grand mûrier ;
Un livre est sur son tablier,
Mais ses yeux regardent la plaine.

Là-bas le moissonneur s’épuise
À faire tomber le blé mûr,
Pendant qu’au-dessus du vieux mur
Brillent la prune et la cerise.

« Eh quoi ! l’homme accablé travaille,
Dit la fille en réfléchissant,
Et, bien qu’il donne tout son sang,
Souvent il ne fait rien qui vaille.

» Mais l’arbre fait pousser ses branches,
Tout seul, sans peine, sans efforts,
Et même, sur le front des morts,
On voit les marguerites blanches ;

» La nature, toujours fertile,
N’a pas besoin de labourer ;
Ses enfants naissent sans pleurer,
À coup sûr, elle est bien habile !

» Ah ! si le travail ainsi pèse,
Pourquoi ne pas laisser le pré
D’herbes se couvrir à son gré ?
On en vivrait bien plus à l’aise.

» Tous les jours seraient des dimanches,
Et moi, quel plaisir d’y penser !
Je mettrais, pour aller danser.
Mon spencer et mes doubles manches ! »

Le Saule pleureur.

Pendant qu’autour de moi le bois triste s’afflige,
Lui si charmant naguère aux rayons du soleil.
De ne plus contempler les feuilles sur leur tige,
Saluant l’aube claire ou le couchant vermeil ;

Pendant qu’un vent d’orage, hostile à la nature,
Dans la mousse flétrie a brisé chaque fleur,
Faisant, comme autrefois, son languissant murmure,
S’incline sur les eaux le vert saule pleureur.

La tempête a soufflé sur les feuilles des roses,
De leur épais tapis le sol morne est jonché ;
Mais l’emblème du deuil et des heures moroses,
Rêveur, sous son feuillage, est toujours là, penché.

De même, dans mon âme où la jeunesse expire,
L’éphémère bonheur n’a duré qu’un moment,
Et ces lèvres qui n’ont qu’un décevant sourire
Pâlissent sous le feu d’un éternel tourment.

La première Nuit.

Lorsqu’Adam, vierge encor, fut sorti de la terre,
Pour comprendre sa vie et percer le mystère
Qui voilait à ses yeux le monde d’alentour,
Il avisa de loin, coupant le ciel torride,
Au milieu des palmiers, une colline aride
Qui s’élevait à part, haute comme une tour.

Il gravit donc ses flancs, d’une marche empressée,
Avide de calmer son cœur et sa pensée,
En lisant à ses pieds le mot de l’univers ;
Et, lorsqu’il se tourna vers l’horizon immense.
Il étendit les bras, comme un homme en démence,
Car il vit les grands monts de verdure couverts.

Il passait tour à tour des forêts aux collines,
Des étangs endormis aux sources cristallines,
Des buissons parfumés, aux rochers caverneux,
Regardant les oiseaux voler dans les clairières,
Les biches et les faons s’abreuver aux rivières,
Et les poissons flotter dans les lacs écumeux.

Son cœur était rempli d’une ivresse infinie :
Qu’il est grand ! pensait-il, ce splendide génie
Qui sut trouver en soi tant de trésors divers ;
Et, proportionnant la terre à l’œil de l’homme,
Autour des fiers sapins, d’où ruisselle la gomme,
Fit le ciel si tranquille et les gazons si verts.

Se pénétrant ainsi des choses regardées,
Et mêlant la nature au monde des idées,
Au flanc de la colline il resta tout un jour ;
Son front, d’abord riant, était devenu grave,
Car, dans les cœurs pensifs où l’univers se grave,
La gaîté ne peut vivre, et la crainte a son tour.

Mais, comme il contemplait le ciel rempli de flamme,
Une frayeur plus forte épouvanta son âme,
Car voici que d’en haut un voile descendit ;
Tout s’obscurcit : les bois, les eaux vertes, les plaines ;
Le couchant s’assombrit sur les feuilles des chênes ;
Alors Adam cria, mais rien ne répondit.

Lorsqu’il rouvrit ses yeux, égarés par la crainte,
Le silence dormait sur la nature éteinte ;
Dans une épaisse nuit le monde était noyé ;
Et, sous les mornes cieux, suivant sa marche lente,
S’avançait dans la bruine une lune sanglante…
Alors Adam eut peur, et tomba foudroyé !