Page:Bertrand - Sanguis martyrum, 1918.djvu/140

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Néanmoins, le cortège funèbre quitta Muguas un peu après minuit, comme Cécilius et l’évêque l’avaient résolu. Il se réduisait à un petit nombre de personnes, qui cheminèrent sans lanternes, dans l’obscurité d’une nuit sans lune, afin de dépister la surveillance de la police. Mais ceux de Paulus veillaient.

Il fallut au moins deux heures pour aller à pied de Muguas à la villa des Thermes. Quand la troupe arriva sous les murs des jardins, des hommes armés de matraques, des paysans fanatiques se précipitèrent sur les serviteurs de Cécilius qu’ils dispersèrent. Enveloppé d’un simple linceul, le corps du martyr gisait par terre, sur un brancard. Les dissidents arrachèrent le linceul comme impur et ils le remplacèrent par un autre qu’ils avaient apporté : un voile de soie verte tout brodé d’inscriptions de l’Écriture, en lettres d’or. Puis, soulevant le mort sur leurs épaules, ils descendirent à tâtons vers le grand pont de pierre qui enjambe les gorges de l’Amsaga. L’aube commençait à poindre quand ils y parvinrent. Des gens de la campagne armés, eux aussi, des mendiants avec leurs bâtons, les attendaient à l’entrée : tout décelait le complot organisé par Paulus et ses sectaires. Leur idée était de traverser Cirta en grand tapage pour gagner le cimetière chrétien, qui se trouvait à flanc de coteau sur la route de Sitifis, et qui était le siège légal de l’association funéraire.

Précédé par les hommes aux matraques et suivi par toute une foule aux figures non moins inquiétantes, le brancard mortuaire s’engagea dans la principale rue de la ville. Ceux qui venaient en tête chantaient des psaumes. Étonnés de ces psalmodies et de tout ce piétinement matinal, les gens accouraient aux fenêtres et aux balcons, et, de leurs yeux mal éveillés, ils regardaient passer sous leurs pieds ce cadavre à peine voilé, oscillant sur les épaules d’individus qui paraissaient furieux et qui, tout en chantant, lançaient à droite et à gauche des regards de défi. Ce fut une stupeur d’abord, puis une colère parmi