Page:Bertrand - Sanguis martyrum, 1918.djvu/181

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.


Et voilà que, soudain, comme un coup de brise faisait siffler la cordelette de son chapeau, il entendit aussi distinctement que si quelqu’un parlait dans la nuit, à ses côtés, les paroles que Cyprien lui avait dites à Cirta : « Tu ne crois plus, n’est-ce pas ?… » Oui, qu’avait-il fait de sa foi ? Comparée à celle de ce soldat, combien la sienne était débile ! La source rafraîchissante qui avait inondé son âme baissait de plus en plus. Bientôt elle serait complètement tarie. Il était comme un nageur entraîné vers la haute mer et qui, suspendu au-dessus de l’abîme, sentirait que l’eau ne le soutient plus et qu’il va couler… Et puis il songeait à la présomption et à la sottise des confesseurs qu’il avait entendus, dans les églises, raconter leurs épreuves. Ils s’enivraient de leurs discours, comme ce Victor, ce jeune écervelé, qui prenait son dégoût du métier militaire pour un appel céleste ! Et c’était là le troupeau où se recrutaient les martyrs ! De quoi donc pouvaient-ils être témoins ? Témoins de qui ?… Il interrogeait son âme comme on éprouve du doigt la pureté d’un métal, et le mauvais son qu’elle rendait lui faisait accuser de mensonges les autres âmes… Certes, les preuves qu’on avait fournies à sa raison et que lui-même s’était données, les passages probants des Écritures, tout cela était en bon ordre dans sa mémoire. Mais il savait bien que cela ne suffisait pas, qu’il y fallait encore l’inclination du cœur, l’illumination de l’esprit et, pour tout dire, le Don gratuit de la Vérité. Or, son cœur était appesanti et sans courage, son esprit vacillait dans les ténèbres… Mais n’était-il pas frappant que pareille chose lui arrivât chaque fois qu’il était moins pur ? Cette torpeur d’âme le prenait, comme une ivresse lourde suivie d’un lent engourdissement, chaque fois qu’il remuait, en une délectation morose, la bourbe stagnante de ses vieilles passions. Depuis quelque temps, n’avait-il pas trop vécu avec le souvenir de Lélia Juliana ? Même à Muguas, au milieu des soucis qui n’avaient cessé de le harceler pendant les derniers mois, l’ombre de la morte était toujours