Page:Bertrand - Sanguis martyrum, 1918.djvu/221

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se dit-il immédiatement. Je cours le rejoindre à Carthage. Je ne puis pas le laisser mourir sans lui avoir donné l’adieu suprême !… » Un grand attendrissement l’envahissait à la pensée de cette séparation si proche. Puis une colère le souleva. Eh quoi ! Ils avaient osé toucher à un tel homme ! Cette haute et ferme intelligence, cette activité infatigable et bienfaisante, ils allaient détruire tout cela, ils allaient trancher cette noble vie ! Malgré la fureur des passions déchaînées et l’appétit du martyre si souvent manifesté par le saint, il ne croyait pas que cette ignominie fût possible. Il pensait que le pouvoir reculerait devant un tel scandale, comme les décurions de Cirta et le légat lui-même avaient éludé toute poursuite contre lui. Mais l’Empire et les ennemis du Christ se rendaient odieux à plaisir ! Des crimes étaient commis journellement par eux. Cyprien, en terminant sa lettre, apprenait à son ami que, dans cette ville d’Utique, où le proconsul le citait, trois cents chrétiens venaient de périr d’un affreux supplice. On les avait mis en demeure de sacrifier aux dieux, ou de se précipiter dans des fosses remplies de chaux vive. La plupart de ces martyrs, qu’on appelait déjà « la Masse blanche », avaient préféré à l’apostasie cette mort atroce.

Comme si le châtiment céleste voulait frapper tout de suite les coupables, des nouvelles terrifiantes se propageaient. Jacques, le diacre de Cirta, que Cécilius, depuis le commencement de la persécution, hospitalisait à Muguas, lui avait communiqué des dépêches adressées aux églises africaines par les églises d’Asie. Celles-ci conjuraient les frères de leur envoyer des secours en argent et en vivres, car les Perses, après avoir envahi la Syrie, venaient de saccager Antioche, où ils avaient fait un grand carnage. Partout les armées se révoltaient contre les Empereurs de Rome, des tyrans militaires s’affublaient de la pourpre et, à la tête de bandes indisciplinées et pillardes, traversaient les provinces qu’ils mettaient à feu et à sang… « L’Afrique, pensait Cécilius, pouvait craindre le retour