Page:Bertrand - Sanguis martyrum, 1918.djvu/240

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sommes pris à cause de notre foi. Le second, c’est de nous mettre à l’abri des persécuteurs et de nous réserver pour ce qu’il plaira à Dieu d’exiger de nous. »

De tels conseils, dans la bouche d’un homme qui n’avait jamais cessé de conformer sa conduite à ses discours, prenaient une autorité singulière. Et cette exhortation à la prudence, lancée par un martyr qui allait mourir volontairement pour sa foi, atteignait à une sublimité si émouvante que des larmes montaient aux yeux des auditeurs.

Cependant Delphin le cubiculaire, qui s’était approché discrètement de l’évêque, l’avertit à mi-voix que le repas était prêt : il conjurait son maître de prendre un peu de nourriture.

« C’est vrai, s’exclama Cyprien, je l’avais oublié !… Mes très chers, voici l’heure de rentrer dans vos maisons et de réparer vos forces. Prenez votre repas, puisque c’est la loi des créatures, et, demain, comme d’habitude, retournez à vos affaires… Je vous le répète une dernière fois : ne vous livrez pas ! Attendez qu’on vous arrête ou qu’on vous dénonce. Alors l’Esprit divin vous inspirera. Il n’est jamais avare de ses lumières. Si votre tour doit venir, il viendra.… Et maintenant, allez ! Pas de tumulte surtout. Dites à ceux qui sont dehors de rentrer chez eux sans bruit !… »

Un grand cri déchirant répondit à l’adieu du martyr : « Salut, Père !… Souviens-toi de nous !

– Porte-toi bien dans le Seigneur !

– Père, ne nous oublie pas ! »

Les artisans qui se serraient de plus en plus autour de Cyprien, semblaient vouloir l’emprisonner dans leur affection, lui faire un rempart de leurs corps. Des femmes prosternées baisaient avec ardeur le bas de sa dalmatique. Beaucoup sanglotaient :

« Excuse-nous, Père, nous ne pleurons pas de chagrin, mais de joie !…

– Mes très chers, dit l’évêque, je ne puis pas vous em-