Page:Bertrand - Sanguis martyrum, 1918.djvu/247

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ces plaisirs ne sont que de beaux supplices et que leurs cœurs sont liés par des chaînes d’or. Les uns et les autres, les voluptueux et les désespérés, sont des âmes débiles. Ils ne veulent pas vivre, ils tendent à la mort de tout le poids de leur inertie. Nous autres, nous sommes les vivants, les éternels vivants, — par la rédemption et la grâce du Christ !…

– Père, tu t’en vas vers cette gloire, dit Lucianus, l’évêque désigné, sois indulgent à ceux qui restent.

– Tu sais bien que ma pensée est constamment avec eux, dit Cyprien. Jusqu’à ces derniers instants, je me suis occupé de vous tous, comme si je devais, ô fils très chers, rester toujours parmi vous… »

Et il leur rappela ce qu’il avait fait pour l’Église de Carthage ; il descendit aux plus humbles détails de son administration.

Tous se mirent alors à parler. Ils disaient que les biens des pauvres étaient en sûreté, que la discipline survivrait à tous les troubles, soit du dedans, soit du dehors. Les places vacantes dans le clergé étaient déjà pourvues par les soins de l’évêque. Ils parlaient aussi des compétiteurs suscités par les dissidents et les hérésiarques. Cécilius écoutait vaguement ces propos, comme perdu dans des songeries pénibles. De temps en temps, la rumeur de la foule qui stationnait encore devant la maison pénétrait jusque dans la salle. Une lassitude manifeste s’emparait de quelques-uns parmi les convives… Tout à coup, un peu après la troisième heure, un chant de psaume soutenu par des milliers de poitrines, un chant à l’accent funèbre, d’une indicible désolation, plana par-dessus tous les bruits. Delphin, qui se tenait derrière l’évêque, lui dit à l’oreille :

« Mon bon seigneur, tu entends comme ils chantent. Ils resteront là tant qu’ils sauront que tu veilles. Je t’en prie, épargne-les. Épargne-toi toi-même. Il est nécessaire que tu prennes un peu de repos.

– Tu as besoin d’être fort pour demain ! insista le