Page:Bertrand - Sanguis martyrum, 1918.djvu/58

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le peuple a assez payé. C’est aux bergers maintenant à payer pour le troupeau.

– Ton imagination s’égare, dit Cécilius d’un ton gêné. Tu vis à Carthage dans un milieu d’exaltés… Ah ! ces faux confesseurs, ces intrigants et ces fanatiques, qui poussent à la surenchère du martyre…

– Je sais démêler l’ivraie du bon grain, dit sentencieusement l’évêque.

– Cependant, insista Cécilius, tu t’es dérobé toi-même à la persécution, et j’estime que tu as bien fait. Néanmoins, des rumeurs calomnieuses circulaient dans le peuple : on t’accusait d’avoir fui…

– Et je fuirais encore dans des circonstances pareilles… Autant que toi, je blâme les excès de zèle et les sacrifices inutiles. Cependant je me serais offert alors, s’il l’avait fallu… Mais rappelle-toi ces jours néfastes. Parmi nous, des furieux criaient : « Tout le monde aux lions ! » Et certains, qui paraissaient les plus échauffés, avaient déjà l’apostasie dans le cœur… « Tout le monde aux lions ! » Quelle absurdité ! C’eût été la fin de l’Église. Rappelle-toi en quel état de relâchement la persécution nous surprit. La tiédeur des âmes suivait l’ignorance de la doctrine ; les mœurs devenaient aussi corrompues que celles des Gentils. L’Église du Christ s’installait dans le siècle, elle qui ne doit être en ce monde qu’une perpétuelle voyageuse. On vivait bien. On s’engraissait, comme des Juifs, dans le commerce et même dans l’usure… Et puis le grand coup fut frappé à l’improviste. Quel effondrement ! Quelle débandade dans le troupeau, tu t’en souviens ! Je pouvais mourir alors. Je serais même mort avec joie, tellement la lâcheté humaine me révoltait. Mais Dieu ne me l’a pas permis. J’ai vécu pour essayer de refaire son Église. Autant que je l’ai pu, je l’ai refaite. J’ai rallié ses ouailles dispersées, je leur ai donné des pasteurs, j’ai rétabli la discipline. J’ai rempli nos caisses qui étaient vides. Notre charité s’étend jusqu’aux nomades du désert. J’ai créé des hospices pour les veuves, les or-