Page:Bloy - Histoires désobligeantes.djvu/34

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Mais il eût été difficile, encore une fois, malgré ce regard atroce, de donner un signe qui pût être appelé caractéristique de ce M. Pleur.

La voix seule, peut-être, ― voix d’une douceur méchante et qui suggérait l’idée d’un impudique sacristain chuchotant des ignominies.

Il avait, par exemple, une manière de prononcer le mot « argent » qui abolissait la notion de ce métal et même de sa valeur représentative.

On entendait quelque chose comme erge ou orge, selon le cas. Souvent aussi, on n’entendait rien du tout. Le mot s’évanouissait.

Cela faisait une espèce de pudeur soudaine, une draperie tombant tout à coup au-devant du sanctuaire, une crainte inopinée de paraître obscène en dépoitraillant l’idole.

Imaginez, si la chose vous amuse, un sculpteur fanatique, un Pygmalion sanguinaire et doucereux, cherchant avec vous le point de vue de sa Galathée, et vous faisant reculer sournoisement jusqu’à une trappe ouverte pour vous engloutir.

C’était si fort, cette passion jalouse pour l’Argent, que quelques-uns s’y étaient trompés. On avait attribué d’horribles vices à ce dévot impénitent de la tirelire et du coffre-fort, ― soupçons injustes mais accrédités par quelques exégètes savants de la vie privée d’autrui qui l’avaient surpris en de mystérieux colloques de trottoir avec des femmes ou des enfants.