Page:Bloy - La femme pauvre.djvu/120

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débris de ma fortune qui fut assez considérable. C’est le bien des pauvres, sur lequel je prélève de faibles sommes pour mes voyages. L’année dernière, j’étais en Terre Sainte. Aujourd’hui je suis à la Salette, pour la trentième fois. On doit me connaître. C’est ici que j’ai reçu les plus grands secours et j’engage tous les malheureux à faire ce pèlerinage. C’est le Sinaï de la Pénitence, le Paradis de la Douleur, et ceux qui ne le comprennent pas sont bien à plaindre. Moi, je commence à comprendre et, quelquefois, j’obtiens d’être délié pendant une heure…

Il s’arrêta et je me gardai bien de rompre ses pensées. J’eusse été, d’ailleurs, assez peu capable de proférer un seul mot qui ne m’aurait pas semblé ridicule en présence de ce forçat volontaire, de ce Stylite colossal de l’Expiation.

Quand il se remit à parler, au bout d’un instant, j’eus la surprise d’une transformation inouïe. Au lieu de ce pathétique formidable qui venait de me serrer toutes les fibres autour du cœur, à la place de cette houle de remords, de ce volcan de plaintes qui lançait partout ses laves d’angoisse, la voix humble et mystérieusement placide que j’avais entendue la veille.

— On me raille souvent, disait cette voix, à propos des bêtes. Vous en avez été le témoin. Je crois deviner en vous un homme d’imagination. Vous pourriez soupçonner, par conséquent, — me supposant un zèle admirable, peut-être, mais indiscret, — que je me suis donné ce ridicule à plaisir. Il n’en est rien. Je suis véritablement fait comme cela. J’aime les animaux, quels qu’ils soient, presque autant