Page:Bloy - La femme pauvre.djvu/169

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manières de brebis respectueuse. Indifférente à l’étonnement qu’elle excitait dans la pension, elle allait, chaque matin, passer une heure à l’église des Ternes, demandant à Dieu de lui conserver, quelque temps encore, sa toison et de la remplir de courage pour les tontes futures dont elle avait le pressentiment. Car elle ne pouvait croire que l’état actuel pût être autre chose qu’une halte rafraîchissante, qu’une fantaisie passagère de sa destinée qui s’interrompait un instant de la tourmenter, pour aiguiser à loisir ses jolis couteaux.

Elle se rappelait avec angoisse les paroles mystérieuses du Missionnaire qu’elle avait pris l’habitude de regarder comme un avertissement prophétique et qui semblaient annoncer des douleurs extraordinaires, différentes, à coup sûr, des banales tribulations de son passé.

Quand vous serez dans les flammes, se demandait-elle, que signifie cette parole et pourquoi le bon père me l’a-t-il dite ? Mon Dieu, vous savez que je n’ai pas le cœur d’une martyre et que j’ai très peur de ces flammes qui me sont promises.

Elle se courbait alors, se faisait toute petite sous les souffles embrasés du désert de feu qu’elle imaginait entre elle et le Paradis.

Elle se souvenait d’Ève aussi, de cette « Mère des vivants », que l’évêque des sauvages lui avait recommandé de prier avec ferveur, lui assurant que cette première des femmes était sa vraie mère et qu’elle seule avait le pouvoir de la secourir.