Page:Bloy - La femme pauvre.djvu/208

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du retour à l’Ordre absolu. Nos premiers Parents durent consommer la Prévarication effroyable dans une solitude infinie. La présence du Démon avait dû mettre tellement tous les animaux en fuite qu’il fallut, je pense, que les Désobéissants expulsés fissent trois ou quatre fois le tour de la terre pour les retrouver à l’état sauvage.

— Oserai-je vous demander, Monsieur Folantin, interrogea l’excellent Apémantus, si vous avez quelque objection à ce renouveau de l’Éden que nous promet Marchenoir ?

— Pas du tout, répondit aigrement l’interpellé. Marchenoir est un homme de génie, c’est incontestable, et, par conséquent, ne peut se tromper. Je suis peu exigeant, d’ailleurs, en matière de paradis. Je tiendrais pour tel un endroit quelconque où on me servirait, dans de la vaisselle propre, des biftecks tendres et cuits à point.

— Vous vous passeriez même des houris de Mahomet ? lança Druide.

— Oh ! très facilement, je vous assure.

— S’il était cras, grommela le bonhômme Klatz, qui songeait aux eunuques obèses des estampes, le clope te la terre ne pourrait plus le porter.

Le paradis des biftecks avait jeté Clotilde hors d’elle-même.

— S’il vous faut absolument une victime, dit-elle spontanément à Léopold, qui avait toujours l’air de quêter un holocauste, je vous abandonne volontiers ce monsieur. Exécutez-le, si cela vous amuse ; mais sans violence, je vous en prie.