Page:Bloy - La femme pauvre.djvu/233

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plusieurs voix dans le grand salon. Elle ne devait s’en souvenir que plus tard. Mais elle eut un vague frisson et, à peine rentrée, tira son verrou.

Vaillante comme elle était, cependant, elle ne tarda pas à se remettre complètement et à se moquer d’elle-même. Courte prière, déshabillage rapide et sommeil. Voici maintenant les fantômes qui passent devant les yeux ouverts de son âme.

Vêtue avec magnificence et beaucoup plus belle que les reines, elle se voit assise dans un lieu très-bas. Elle a froid et elle a peur, mais pour le salut du monde, il ne lui serait pas possible de remuer le bout d’un doigt. Le silence est énorme et l’obscurité, à quelques pas, est si compacte, si coagulée, si poisseuse, que le soleil s’y éteindrait.

Les pensées ou les sentiments qu’elle faisait marcher devant elle, quand elle était vive et forte, sont engloutis dans ces ténèbres.

Son puissant désir de vivre a disparu. Il lui semble que son cœur est vide, que Dieu est infiniment loin, et que son corps inerte est une petite colline triste au fond d’un immense abîme.

Sans doute que tout est détruit sur la terre. Pourtant elle n’a pas vu la Croix de Feu qui doit apparaître quand Jésus viendra dans sa gloire, pour juger vivants et morts. Elle n’a rien vu et rien entendu.

— Ai-je donc été jugée pendant mon sommeil ? songe-t-elle.