Page:Bloy - La femme pauvre.djvu/299

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En présence de la mort d’un petit enfant, l’Art et la Poésie ressemblent vraiment à de très grandes misères. Quelques rêveurs, qui paraissaient eux-mêmes aussi grands que toute la Misère du monde, firent ce qu’ils purent. Mais les gémissements des mères et, plus encore, la houle silencieuse de la poitrine des pères ont une bien autre puissance que les mots ou les couleurs, tellement la peine de l’homme appartient au monde invisible.

Ce n’est pas exactement le contact de la mort qui fait tant souffrir, puisque cette punition a été si sanctifiée par Celui qui s’est appelé la Vie. C’est toute la joie passée qui se lève et gronde comme un tigre, qui se déchaîne comme l’ouragan. C’est, en une manière plus précise, le souvenir magnifique et désolant de la vue de Dieu, car tous les peuples sont idolâtres, vous l’avez beaucoup dit, ô Seigneur ! Vos tristes images ne savent adorer que ce qu’elles croient voir, depuis si longtemps qu’elles ne vous voient plus, et leurs enfants sont pour elles le Paradis de Volupté.

Or il n’y a pas d’autre douleur que celle qui est racontée dans votre Livre. In capite Libri scriptum est de me. On a beau chercher, on ne trouvera pas une souffrance hors du cercle de feu de la tournoyante Épée qui garde le Jardin perdu. Toute affliction du corps ou de l’âme est un mal d’exil, et la pitié déchirante, la compassion dévastatrice inclinée sur les tout petits cercueils est, sans doute, ce qui rappelle avec le plus d’énergie le Bannissement célèbre dont l’humanité sans innocence n’a jamais pu se consoler.