Page:Bloy - La femme pauvre.djvu/35

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On sentait si bien qu’un peu de bonheur l’aurait rendue ravissante et qu’à défaut de joie terrestre, l’humble créature aurait pu s’embraser peut-être, ainsi que la torche amoureuse de l’Évangile, en voyant passer le Christ aux pieds nus !

Mais le Sauveur, cloué depuis dix-neuf siècles, ne descend guère de sa Croix, tout exprès pour les pauvres filles, et l’expérience personnelle de l’infortunée Clotilde était peu capable de la fortifier dans l’espoir des consolations humaines.

Quand elle entra, la vue de Chapuis la fit reculer instinctivement. Ses jolies lèvres frémirent et elle parut sur le point de prendre la fuite. Cet homme était, en effet, le seul être qu’elle crût avoir le droit de haïr, ayant souffert par lui d’une épouvantable façon.

Elle referma la porte, cependant, et dit à sa mère, en jetant sur la table une pièce de cinquante centimes :

— Voilà tout ce que marraine a pu faire pour nous. Elle allait se mettre à table et son déjeuner sentait bien bon. Mais je savais que tu m’attendais, petite mère, et je n’aurais pas osé lui dire que j’avais très faim.

Isidore se mit à beugler.

— Ô la vache ! Et tu ne lui as pas foutu ça par la figure, à cet’Héloïse du champ de navets, qui a gagné plus de cent mille francs à se mettre sur le dos avec sa sale carne à cochons ? Vrai ! t’es pas dégourdie, ma fille.

Il s’était levé de sa chaise pour dilater son gueuloir et la doléance apitoyée de la fin fut accompagnée d’une