Page:Boccace - Décaméron.djvu/106

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tomba sur le cadavre de l’archevêque. Qui eût pu alors le voir, aurait eu de la peine à dire qui, de l’archevêque ou de lui, était le plus mort. Revenu à lui, il se mit à gémir lamentablement, se voyant dans l’alternative de mourir de faim au milieu de la puanteur et de la vermine d’un corps mort, si personne ne venait ouvrir le sépulcre, ou, si quelqu’un venait l’ouvrir, et l’y trouvait, d’être pendu comme voleur.

« Au beau milieu de ses réflexions, de plus en plus chagrin, il entendit marcher dans l’église, et parler plusieurs personnes. C’était, comme il ne tarda pas à s’en apercevoir, des gens qui venaient faire précisément ce que lui et ses compagnons avaient déjà fait ; de quoi sa peur s’augmenta fort. Quand les nouveaux venus eurent soulevé le couvercle, ils en vinrent à savoir qui entrerait, ce que nul ne voulait faire. Cependant, après une longue discussion, un prêtre dit : « — De quoi avez-vous peur ? Croyez-vous qu’il va vous manger ? Les morts ne mangent pas les vivants. J’y entrerai, moi. — » Et ayant ainsi parlé, il se mit à plat ventre sur le bord du tombeau, tournant la tête au dehors, et y introduisit ses jambes pour y entrer plus facilement. Ce que voyant, Andreuccio se leva, saisit le prêtre par une jambe et fit mine de vouloir le tirer à lui. Le prêtre se sentant saisi, poussa un cri strident et se jeta précipitamment hors du tombeau. Ses compagnons épouvantés se mirent à fuir comme s’ils étaient poursuivis par cent mille diables, et laissant le tombeau ouvert. Andreuccio, joyeux au delà de tout espoir, se précipita au dehors, et sortit en toute hâte de l’église par l’endroit où il y était entré. Après avoir marché à l’aventure, ayant au doigt le susdit anneau, il se trouva à la pointe du jour sur la plage, et de là se rabattit sur son auberge, où ses compagnons et son hôtelier avaient été toute la nuit fort en peine de lui. Quand il leur eut raconté ce qui lui était arrivé, l’hôtelier lui donna le conseil de partir sur-le-champ de Naples, ce qu’il fit aussitôt ; et il s’en revint à Pérouse, ayant échangé son argent contre une bague, alors qu’il était allé pour acheter des chevaux. — »



NOUVELLE VI

Madame Beritola, ayant perdu ses deux fils, est trouvée sur une île déserte avec deux chevreaux. Elle va en Lunigiane où l’un de ses fils, entré au service de son seigneur, est surpris avec la fille de celui-ci et mis en prison. Reconnu par sa mère, il épouse la fille du seigneur, et son frère ayant été retrouvé, ils reviennent tous en leur premier état.


Les dames, ainsi que les jeunes gens, avaient ri beaucoup