Page:Boccace - Décaméron.djvu/115

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connaître, reconnut cependant sur-le-champ la douce odeur maternelle, et se blâmant lui-même de son aveuglement passé, il la reçut en pleurant dans ses bras et la baisa tendrement. Et quand madame Beritola, grâce aux soins de la dame de Conrad et de la Spina qui lui prodiguaient l’eau fraîche et tous les autres soins, eût rappelé ses forces perdues, elle embrassa de nouveau son fils avec force larmes et douces paroles, et, pleine de tendresse maternelle, elle le baisa plus de mille fois ; et lui, de son côté, l’accueillit très respectueusement.

« Mais après que les embrassements honnêtes et joyeux eurent été renouvelés à trois ou quatre reprises, non sans grande joie des assistants, et que l’un et l’autre eurent narré leurs aventures, Conrad, ayant déjà signifié à ses amis le plaisir qu’il éprouvait dans sa nouvelle alliance, et ordonné une belle et magnifique fête, Giusfredi lui dit : « — Conrad, vous m’avez réjoui en bien des choses, et vous avez longtemps honoré ma mère ; maintenant, pour que rien de ce qui peut se faire par vous ne nous manque, je vous prie de nous donner, à ma mère et à moi, le plaisir de faire venir à la fête mon frère qui, à l’état de serf, habite la maison de messer Guasparrino d’Oria, lequel, comme je vous l’ai dit déjà, nous prit, lui et moi, dans une de ses courses ; et puis d’envoyer en Sicile quelqu’un qui s’informe exactement de l’état du pays et se mette en quête de savoir ce qu’il est advenu de mon père Arrighetto, s’il est vivant ou mort, et, s’il est vivant, en quelle situation il se trouve ; et qui, une fois pleinement renseigné sur toutes ces choses, s’en revienne vers nous. — » La demande de Giusfredi plut à Conrad, et, sans aucun retard, il envoya secrètement des émissaires à Gênes et en Sicile.

« Celui qui alla à Gênes, après avoir trouvé messer Guasparrino, le pria vivement de la part de Conrad de lui envoyer le Chassé et sa nourrice, et lui expliqua en détail ce qui avait été fait par Conrad au sujet de Giusfredi et de sa mère. Messer Guasparrino s’étonna fort en entendant cela, et dit : « — Il est vrai que je ferais pour Conrad tout ce que je pourrais, pourvu que cela lui plût. J’ai bien chez moi, voilà quatorze ans déjà, le garçon que tu réclames et sa mère, et je les lui enverrai volontiers ; mais tu lui diras de ma part qu’il prenne garde d’avoir été trop crédule en ajoutant foi aux paroles de Jeannot que tu dis se faire appeler aujourd’hui Giusfredi, pour ce qu’il est plus malin qu’il ne croit. — » Ayant ainsi dit, et après avoir fait honneur au brave messager, il se fit amener en secret la nourrice, et l’interrogea prudemment sur ce fait. Celle-ci, ayant su la révolte de Sicile, et apprenant qu’Arrighetto était vivant, la peur qu’elle avait eue jadis fut entièrement dissipée