Page:Boccace - Décaméron.djvu/127

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plus en plus, il ne lui en advint pas autrement à lui qu’il n’en était advenu au duc. Pour quoi, il partit énamouré d’elle, et ayant abandonné toute pensée de guerre, il se mit à songer comment il pourrait l’enlever au duc, cachant soigneusement son amour à tout le monde.

« Pendant qu’il brûlait de ce feu, le moment vint de sortir pour aller contre le prince qui déjà s’approchait des domaines du duc, pour quoi, le duc et Constantin, et tous leurs autres compagnons, suivant l’ordre adopté, étant sortis d’Athènes s’en allèrent s’établir aux frontières, afin que le prince n’avançât pas davantage. Ils y étaient depuis plusieurs jours, lorsque Constantin, ayant toujours l’esprit et la pensée tournés vers la dame, et s’imaginant que, maintenant que le duc n’était plus près d’elle, il pourrait très bien en venir à satisfaire son désir, pour avoir un motif de retourner à Athènes, feignit d’être tombé gravement malade ; pour quoi, avec la permission du duc, ayant remis son commandement à Manovello, il s’en vint à Athènes vers sa sœur. Là, après un jour de repos, l’ayant amenée à causer de l’injure qu’elle avait reçue du duc à propos de la dame qu’il entretenait, il lui dit que, si elle voulait, il l’aiderait en cette circonstance, en l’enlevant de l’endroit où elle était, et l’emmènerait au loin. La duchesse, croyant que Constantin lui faisait cette proposition par affection pour elle et non par amour pour la dame, dit que cela lui plairait fort s’il s’arrangeait de façon que le duc ne pût jamais savoir qu’elle y avait prêté la main, ce que Constantin lui promit pleinement ; pour quoi, la duchesse consentit à ce qu’il fît du mieux qu’il lui semblerait.

« Constantin, ayant fait armer en secret une barque légère, la fit amener un soir tout au près du jardin où demeurait la dame, et informa ceux des siens qui la montaient de ce qu’ils auraient à faire ; puis, avec les autres, il alla au palais où était la dame. Là, par ceux qui étaient au service de cette dernière, et par la dame elle-même, il fut joyeusement reçu, et elle l’accompagna au jardin, selon qu’il lui plut, avec ses serviteurs et les compagnons de Constantin. Celui-ci, sous prétexte d’avoir à lui parler de la part du duc, alla seul avec elle vers une porte qui donnait sur la mer, et qui avait été à l’avance ouverte par un de ses compagnons ; et là, ayant par le signal convenu, appelé la barque, il fit prestement saisir la dame, et la fit porter sur la barque ; puis, étant revenu vers les serviteurs, il leur dit : « — Que personne ne bouge ou ne dise mot, s’il ne veut mourir, pour ce que je n’entends pas ravir la dame du duc, mais effacer la honte qu’il fait à ma sœur. — » À cela, nul n’osa répondre ; pour quoi Constantin, monté avec les siens sur la barque, et s’étant approché de la dame qui pleurait, ordonna qu’on mît les