Page:Boccace - Décaméron.djvu/136

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désir ; et, songeant que la honte seule pourrait l’en empêcher, elle résolut de chasser cette honte et de lui manifester son amour. Un jour donc qu’elle était seule et que le moment lui parut propice, elle l’envoya chercher comme si elle avait à lui parler d’autres choses. Le comte dont la pensée était très loin de celle de la dame, vint à elle, sans aucun retard, et, selon son désir, s’assit sur un siège à côté d’elle dans une chambre où ils étaient seuls. Déjà le comte lui avait deux fois demandé le motif pour lequel elle l’avait fait venir, et elle se taisait, lorsqu’enfin poussée par l’amour, devenue toute rouge de honte, quasi pleurant et toute tremblante, elle se mit à parler ainsi avec des paroles brisées :

« Très cher et doux ami, et mon seigneur, vous pouvez, en homme sage, connaître facilement combien grande est la fragilité des hommes et des femmes, et, pour divers motifs, combien plus grande elle est chez les unes que chez les autres ; pour quoi, devant un juge impartial, une même faute ne doit pas recevoir une même peine à cause de la qualité diverse des personnes. Et qui pourrait dire qu’on ne devrait pas beaucoup plus blâmer un pauvre homme ou une pauvre femme qui auraient besoin de gagner leur vie avec leur travail, s’ils étaient stimulés par l’amour, et s’ils agissaient comme une dame qui serait riche et oisive et à qui ne manquerait rien de ce qui pourrait lui plaire ? Certes, je crois qu’il n’y a personne qui le pourrait dire. Par cette raison j’estime que lesdites choses doivent être un grand motif d’excuse en faveur de celle qui les possède, si d’aventure elle se laisse aller à aimer ; pour le reste, ce qui doit lui faire pardonner, c’est d’avoir choisi un sage et valeureux amant, si celle qui aime a fait ainsi. Ces choses, qui sont toutes les deux en moi selon ce qu’il me semble et plusieurs autres encore qui me doivent induire à aimer, comme par exemple ma jeunesse et l’éloignement de mon mari, doivent maintenant s’élever pour le service de ma défense, dans le brûlant amour que j’ai conçu à votre aspect. Et si elles peuvent sur vous ce qu’elles peuvent sur les hommes sages, je vous prie de me donner aide et conseil dans ce que je vous demanderai. Il est vrai que, par suite de l’éloignement de mon mari, ne pouvant résister aux aiguillons de la chair, ni à la force de l’amour, qui ont tant de puissance qu’ils ont déjà vaincu et qu’ils vainquent chaque jour, non pas seulement les tendres femmes, mais les hommes les plus forts ; me trouvant au milieu du bien-être et de l’oisiveté dans lesquels vous me voyez, je me suis laissée aller à suivre les plaisirs de l’amour et à devenir amoureuse. Et comme je reconnais qu’une pareille chose, si elle était sue, ne serait pas honnête, néanmoins