Page:Boccace - Décaméron.djvu/14

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tion, et on peut affirmer qu’elle n’a pas peu contribué à donner de l’œuvre capitale de Boccace une idée absolument fausse. C’est pour Sabatier de Castres qu’aurait dû être inventé le fameux proverbe : Traduttore, traditore, traducteur, traître. Il n’est pas possible, en effet, de tronquer, de défigurer plus effrontément l’œuvre qu’on a la prétention de faire connaître. Sabatier de Castres taille, rogne, ajoute, change dans la prose de Boccace avec le sans-gêne le plus complet. Un passage lui semble-t-il difficile à rendre, il le raccourcit, il l’allonge, il le paraphrase à son gré, à moins qu’il ne le supprime tout à fait, comme, pour ne citer qu’un exemple, la fameuse description de la peste de Florence. Qu’on juge par là du reste. Quant aux endroits scabreux, là où la finesse de touche de Boccace voile la crudité du fond, Sabatier appuie comme à plaisir ; il explique, il souligne, il commente, et réussit la plupart du temps à faire une insupportable grossièreté de ce qui, dans le texte, n’était qu’une inoffensive plaisanterie.

Une simple observation fera du reste voir sur-le-champ le crédit que mérite la soi-disant traduction de Sabatier de Castres. Chaque nouvelle du Décaméron est précédée de réflexions ingénieuses et plaisantes, d’un ordre parfois très élevé, et toujours fort intéressantes, que Boccace place dans la bouche du personnage qui raconte. C’est ce qui forme la liaison de son œuvre, en fait un tout, la rend intelligible, en donne le véritable sens. Eh bien ! Sabatier de Castres, dans une note placée en tête de la première journée, déclare à ses lecteurs qu’il a cru devoir « ôter, au commencement de chaque nouvelle, les réflexions de chacun des auditeurs, afin de rendre le récit plus vif et plus agréable. » Cela ne rappelle-t-il pas ce directeur de théâtre de province annonçant sur ses affiches qu’il avait supprimé la musique de la Dame Blanche comme entravant l’action ? Un habile homme que ce Sabatier de Castres ! il a tout le long du chemin des lanternes allumées pour éclairer ses pas, et son premier soin est de souffler dessus. Il n’a pas man-