Page:Boccace - Décaméron.djvu/140

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méritait par sa valeur et ses qualités, étant plus qu’un autre bien élevé, et vaillant et beau de sa personne. Ce fils avait environ six ans de plus que la Jeannette, et la voyant très belle et gracieuse, il s’énamoura si fortement d’elle, qu’il ne voyait rien au-dessus. Et pour ce qu’il croyait qu’elle devait être de basse condition, non-seulement il n’osait pas la demander pour femme à son père et à sa mère, mais craignant qu’on ne blâmât de s’être mis à aimer si bas, il tenait son amour caché le plus qu’il pouvait ; ce qui le stimulait beaucoup plus que s’il l’avait découvert. De quoi il advint que, par surcroît de chagrin, il tomba malade et d’une manière grave. Plusieurs médecins furent appelés à le soigner, et ayant examiné tous les symptômes, et ne pouvant connaître sa maladie, ils désespéraient tous communément de sa guérison. De quoi le père et la mère du jeune homme éprouvaient une si grande douleur et mélancolie, qu’une plus grande n’aurait pu se supporter ; et souventes fois, avec de douces prières, ils lui demandaient la cause de son mal ; à quoi il ne donnait que des soupirs pour réponse, ou bien disait qu’il se sentait consumer tout entier.

« Il advint un jour qu’un médecin très jeune, mais de science profonde étant près de lui et le tenant par le bras à l’endroit où l’on cherche d’habitude le pouls, la Jeannette qui, par déférence pour sa mère, le servait avec sollicitude, entra pour une cause quelconque dans la chambre où gisait le jeune homme. Dès que celui-ci la vit, sans dire une parole ou sans faire un geste, il ressentit avec plus de violence en son cœur l’ardeur amoureuse ; pour quoi le pouls se mit à lui battre plus fort que d’ordinaire, ce que le médecin ayant immédiatement senti il s’en étonna, et resta muet pour voir le temps que durerait le battement du pouls. Dès que la Jeannette sortit de la chambre, le battement s’arrêta, pour quoi il parut au médecin avoir deviné une partie de la cause de la maladie du jeune homme, et au bout d’un moment, comme s’il voulait demander quelque chose à la Jeannette, il la fit appeler, tenant toujours le malade par le bras. La jeune fille étant venue aussitôt, dès qu’elle entra dans la chambre, le battement du pouls reprit le jeune homme, et, elle partie, le battement cessa. Sur quoi le médecin, estimant avoir une suffisante certitude, se leva et ayant pris à part le père et la mère du jeune homme, il leur dit : « — La guérison de votre fils n’est pas au pouvoir des médecins, mais elle est entre les mains de la Jeannette, que le jeune homme, comme je l’ai reconnu à des signes certains, aime ardemment, bien qu’elle ne s’en aperçoive pas, à ce que j’ai cru voir. Vous savez désormais ce que vous avez à faire, si sa vie vous est chère. — »

« Le gentilhomme et sa dame, entendant cela, furent