Page:Boccace - Décaméron.djvu/159

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.


à sa maison, et ayant fait des noces magnifiques, se hasarda, la première nuit, à la toucher une fois pour consommer le mariage, et encore s’en fallut-il de peu qu’il ne pût finir la partie ; pour quoi, le matin d’après, comme un homme maigre, sec et de peu de souffle qu’il était, il lui fallut se réconforter avec du bon vin, des confitures fortifiantes et autres ingrédients, afin de se remettre en vie.

« Or ce messire le juge, meilleur estimateur de ses forces qu’il n’avait été avant son mariage, commença à enseigner à sa femme un calendrier bon pour les enfants qui apprennent à lire, et peut-être fabriqué jadis à Ravenne. En effet, selon qu’il lui montrait, il n’y avait pas dans ce calendrier un jour qui ne fût la fête d’un saint, mais de plusieurs, en révérence desquels il lui démontrait que l’homme et la femme se devaient abstenir de relations conjugales, y ajoutant encore les jeûnes, les quatre temps et vigiles des apôtres et de mille autres saints, et le vendredi et le samedi, et le dimanche du Seigneur, et tout le carême, et certains moments de la lune, et nombre d’autres exceptions, pensant peut-être qu’on pouvait faire avec les femmes dans le lit comme il faisait parfois lui-même en plaidant au civil. Il employa longtemps cette méthode, non sans grave mélancolie de la dame, qui n’en tâtait à peine pas plus d’une fois par mois, prenant bien garde qu’un autre ne lui apprît les jours de travail, comme il lui avait appris les jours de fête.

« Il advint qu’un jour, la chaleur étant grande, l’envie prit messer Ricciardo d’aller se promener en un sien domaine fort beau, voisin de Monte Nero, et d’y rester quelques jours pour prendre l’air avec sa belle dame. Et là, voulant lui donner quelque distraction, il fit un jour pêcher, et étant monté, lui sur une petite barque avec les pêcheurs, et elle sur une autre avec les autres dames, ils s’en allèrent voir ; et le plaisir les entraînant, ils s’éloignèrent, quasi sans s’en apercevoir, plusieurs milles en mer. Pendant qu’ils étaient le plus occupés à regarder, survint soudain une galère de Paganino da Mare, fameux corsaire d’alors, laquelle ayant vu les barques, se dirigea vers elles. Ces dernières ne purent s’enfuir assez vite que Paganino n’atteignît celle où étaient les femmes ; et y voyant la belle dame, sans plus vouloir autre chose il la mit sur sa galère, sous les yeux de messer Ricciardo qui était déjà retourné à terre et continua sa route. Ce que voyant messire le juge, lui qui était si jaloux qu’il avait peur de l’air même, il ne faut pas demander s’il fut désolé. Ce fut en vain, qu’à Pise et ailleurs, il se plaignit de la barbarie des corsaires, sans savoir qui lui avait pris sa femme et où on l’avait emmenée. Quant à Paganino, voyant la dame si belle, l’aventure lui semblait excellente ; n’ayant pas de femme, il résolut de la garder toujours