Page:Boccace - Décaméron.djvu/179

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s’étonna et se dit en lui-même : « — Celui que je cherche, bien qu’il soit de basse condition, montre bien qu’il est d’un grand sens. — » Puis, voyant qu’il ne pouvait avoir sans faire d’esclandre celui qu’il cherchait, et peu disposé à vouloir, pour une petite vengeance, s’attirer grande vergogne, il se borna à avertir le coupable d’un mot seulement, et à lui faire voir qu’il était aperçu de la chose ; s’étant donc tourné vers tous ses gens, il dit : « — Que celui qui l’a fait ne le fasse plus jamais, et allez avec Dieu. — » Un autre aurait voulu faire mettre à la gêne, torturer, examiner, questionner, et, ce faisant, aurait ébruité ce que chacun doit s’efforcer de cacher ; et l’ayant découvert, encore qu’il en eût pris entière vengeance, sa honte n’en aurait pas été diminuée mais fort accrue, et l’honneur de sa femme contaminé.

« Ceux qui entendirent ces paroles du roi s’étonnèrent et se demandèrent longtemps entre eux ce qu’il avait voulu dire par là ; mais nul ne les comprit, sinon celui à qui seul elles s’adressaient ; lequel en homme sage, n’en ouvrit jamais la bouche du vivant du roi, pas plus qu’il ne commit désormais sa vie au hasard en une semblable aventure. — »


NOUVELLE III


Sous prétexte de confession et de pureté de conscience, une dame énamourée d’un jouvenceau pousse un moine, sans que celui-ci s’aperçoive de la supercherie, à lui faciliter le moyen de voir son amant.


Déjà se taisait Pampinea, et l’audace et la prudence du palefrenier avaient été louées par plus d’un des assistants, ainsi que le bon sens du roi, quand la reine, s’étant tournée vers Philomène, lui ordonna de poursuivre ; pour quoi Philomène commença gracieusement à parler ainsi :« — J’entends vous raconter un bon tour qui fut justement fait par une belle dame à un grave religieux, et qui doit d’autant plus plaire à tout séculier, que les religieux, très sots le plus souvent et hommes d’habitudes et de mœurs étranges, croient valoir et en savoir plus que les autres en toute chose, alors qu’ils leur sont de beaucoup inférieurs, comme étant des gens qui, par lâcheté d’âme, n’ayant pas, comme les autres hommes, l’énergie de pourvoir à leurs besoins, se réfugient là où ils peuvent avoir à manger, comme le porc. Je raconterai cette nouvelle, ô plaisantes dames, non-seulement pour suivre l’ordre imposé, mais encore pour vous