Page:Boccace - Décaméron.djvu/205

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mière. Alors s’étant accoté sans bruit à la fente, il se mit à regarder ce que cela voulait dire, et il vit une jeune fille très belle qui tenait cette lumière, et venir à elle trois hommes qui étaient descendus par le toit. Après que ces gens se furent fait mutuellement bon accueil, l’un d’eux dit à la jeune fille : « — Nous pouvons désormais, grâce à Dieu, être tranquilles, pour ce que nous savons pertinemment que la mort de Tedaldo Elisei a été prouvée par ses frères comme venant d’Aldobrandino Palermini, que celui-ci l’a avoué, et que déjà la condamnation est écrite ; mais néanmoins, il faut se taire, pour ce que si jamais on savait que c’est nous, nous serions en même danger qu’Aldobrandino. — » Et cela dit, ils descendirent avec la femme qui en parut fort joyeuse, et s’en allèrent dormir.

« Tedaldo, oyant cela, se mit à réfléchir combien grandes et qu’elles étaient les erreurs qui pouvaient tomber sur l’esprit des hommes, en pensant tout d’abord à ses frères qui avaient pris et avaient enseveli un étranger pour lui, puis à l’innocent faussement accusé et que de faux témoignages avaient fait condamner à mourir, et aussi à l’aveugle sévérité des lois et des rhéteurs, lesquels trop souvent, sous prétexte de chercher le vrai, font par leur cruauté prouver le faux, et se disent ministres de la justice et de Dieu, alors qu’ils sont les exécuteurs de l’iniquité et du diable. Ensuite, il songea à sauver Aldobrandino et combina en lui-même ce qu’il avait à faire. Et dès qu’il fut levé, le matin, laissant son serviteur, il s’en alla tout seul, quand le moment lui parut venu, vers la maison de sa dame ; et ayant d’aventure trouvé la porte ouverte, il entra et vit sa dame qui était assise par terre, dans une petite salle qui se trouvait au rez-de-chaussée, toute remplie de larmes et de chagrin, dont, par compassion, il pleura ; et s’étant approché d’elle, il dit : « — Madame, ne vous tourmentez pas, votre paix est proche. — » La dame, entendant cet homme, releva les yeux et dit en pleurant : « — Bon homme, tu me sembles un pèlerin étranger, que sais-tu de ma paix ou de mon affliction ? — « Le pèlerin répondit alors : « — Madame, je suis de Constantinople, et je suis arrivé ici il y a peu de temps envoyé par Dieu pour convertir vos larmes en rire et pour sauver votre mari de la mort. — » « — Comment — dit la dame — si tu es de Constantinople, et si tu es venu ici depuis peu, sais-tu qui nous sommes, mon mari et moi ? — Le pèlerin, commençant par le bout, raconta toute l’histoire de la mésaventure d’Aldobrandino, et lui dit qui elle était, depuis combien de temps elle était mariée, et bon nombre d’autres choses de ses affaires qu’il savait bien ; de quoi la dame s’étonna fort, et le tenant pour un prophète, s’agenouilla à ses pieds, le priant de par Dieu,