Page:Boccace - Décaméron.djvu/233

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s’aperçut bien vite qu’elle n’avait jamais connu d’homme, et qu’elle était aussi simple qu’elle le paraissait. Pour quoi, il imagina de la faire servir à ses plaisirs sous le prétexte de servir Dieu.

« Il commença, en de longs discours, à lui montrer combien le diable est l’ennemi de Dieu ; puis il lui donna à entendre que le service qui pouvait être le plus agréable à Dieu était de remettre le diable dans l’enfer, auquel le Tout-Puissant l’avait condamné. La jeune fille lui demanda comment cela se faisait. À quoi Rustico répondit : « — Tu le sauras tout à l’heure ; pour cela, fais ce que tu me verras faire. — » Et il se mit à se dépouiller du peu de vêtements qu’il avait, de sorte qu’il se trouva complètement nu. La jeune fille en ayant fait autant, il la fit placer à genoux, droit en face de lui, comme si elle voulait prier. Tous deux étant dans cette posture, et Rustico se sentant plus allumé que jamais de désir en la voyant si belle, survint la résurrection de la chair. Ce que voyant Alibech, elle dit, tout étonnée : « Rustico, quelle est cette chose que je te vois poindre si fortement en dehors, et que moi je n’ai pas ? — » — Ô ma fille — dit Rustico — c’est là le diable dont je t’ai parlé. Et vois-tu ? il me tourmente tellement, à cette heure, que je puis à peine le supporter. — » La jeune fille dit alors : « — Loué soit Dieu ! je vois que je suis mieux partagée que toi, car moi je n’ai pas ce vilain diable. — » Rustico reprit : « — Tu dis vrai, mais tu as autre chose que je n’ai pas, moi, et tu l’as en place du diable. — » « — Et quoi donc — dit Alibech ? — » À quoi Rustico répondit : « — Tu as l’enfer, et je t’assure que je crois que Dieu t’a envoyée ici pour le salut de mon âme, afin que, tandis que ce diable me cause tant de tourments, tu aies pitié de moi et consentes à ce que je le remette dans l’enfer. Tu me donneras un grand soulagement, et tu feras un grandissime plaisir à Dieu, tout en le servant, si tu es venue en ce lieu pour faire ce que je te dis. — » La jeune fille, dans sa naïve bonne foi, répondit : « — Ô mon père, puisque j’ai l’enfer, ce sera quand il vous plaira. — » Rustico dit alors : « — Ma fille, sois bénie. Allons donc, et remettons-l’y de façon qu’il me laisse ensuite tranquille. — » Ainsi dit, il mena la jeune fille sur un des deux lits et lui montra comment elle devait se tenir pour laisser emprisonner ce maudit de Dieu.

« La jeune fille, qui n’avait encore jamais mis aucun diable en enfer, ressentit la première fois un peu de douleur. Pour quoi elle dit à Rustico : « — Certes, mon père, ce diable doit être bien méchant et véritablement ennemi de Dieu, car, même dans l’enfer, il fait souffrir quand on l’y fait entrer. — » « — Ma fille — dit Rustico — il n’en sera pas tou-