Page:Boccace - Décaméron.djvu/235

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père d’Alibech, tous ses enfants et tous ses serviteurs ; par suite de quoi Alibech resta seule héritière de tous ses biens. Aussitôt, un jeune homme, nommé Néerbale, et qui avait dissipé toute sa fortune en prodigalités, apprenant qu’Alibech était encore en vie, se mit à sa recherche et la retrouva avant que le fisc n’eût mis la main sur les biens de son père, comme sur ceux d’un homme mort sans héritiers. Au grand plaisir de Rustico et contre la volonté de la jeune fille, il la ramena à Capsa et la prit pour femme, héritant, grâce à elle, d’un patrimoine considérable. Interrogée par les dames, avant qu’elle eût couché avec Néerbale, sur la façon dont elle servait Dieu dans le désert, Alibech répondit qu’elle le servait en remettant le diable en enfer, et que Néerbale avait commis un grand péché en la détournant d’un tel service. Les dames lui demandèrent alors : « — Comment remet-on le diable en enfer ? — » La jeune fille, par paroles et par gestes, le leur montra. De quoi elles se prirent si fort à rire, qu’elles en rient encore ; et elles dirent : « — Ne t’afflige pas, ma fille, car on en fait bien autant ici ; Néerbale servira très bien Dieu avec toi. — » Puis les unes et les autres, s’en allant conter l’aventure parla ville, donnèrent lieu à ce dicton que le plus agréable plaisir qu’on pût faire à Dieu, était de remettre le diable en enfer. Pour quoi, jeunes dames qui avez besoin d’être en grâce près de Dieu, apprenez à remettre le diable en enfer, pour ce que la chose est fort agréable à Dieu et à ceux qui la font, et qu’un grand bien peut en naître et en résulter. — »

Plus d’une fois, la nouvelle de Dioneo avait excité le rire des honnêtes dames. La nouvelle finie, la reine voyant que le terme de son commandement était arrivé, ôta la couronne de sa tête, la posa gracieusement sur celle de Philostrate, et dit : « — Nous allons voir si le loup conduira mieux les brebis, que les brebis n’ont conduit les loups. — » Ce qu’entendant Philostrate, il se mit à rire et dit : « — Si l’on avait voulu me croire, les loups auraient enseigné aux brebis à remettre le diable en enfer, tout aussi bien que Rustico le fit pour Alibech ; c’est pourquoi ne nous appelez pas loups, puisque vous n’avez pas été traitées en brebis. En tous cas, selon qu’il me sera donné de faire, je régirai le royaume qui m’est confié. — » À quoi Néiphile répondit : « — Écoute, Philostrate, en voulant nous instruire, vous auriez pu vous instruire vous-mêmes, comme il arriva à Mazetto da Lamporecchio avec les nonnes, et vous auriez dû reprendre si souvent la parole, que vos os auraient appris sans maîtres à siffler. — » Philostrate, voyant que chaque trait lancé avait prompte riposte, laissa là la plaisanterie et se mit à s’occuper du gouvernement du royaume commis à sa garde. Ayant fait appeler le sénéchal, il voulut savoir à quel point en