Page:Boccace - Décaméron.djvu/240

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de songer comment je pourrais avoir du pain, que de m’en aller poursuivant ces frasques et me repaissant de vent. Et certains autres, pour dénigrer mon travail, s’efforcent de démontrer que les choses sont tout autrement que je vous les raconte. Donc, valeureuses dames, pendant que je combats à votre service, c’est par de telles bourrasques, par d’aussi atroces coups de dents, par de telles blessures, que je suis battu, molesté et percé jusqu’au vif. Ces choses, Dieu le sait, je les écoute et je les prends d’un esprit impassible, et quoique en cela ma défense vous incombe tout entière, néanmoins je n’entends pas y épargner mes propres forces. Au contraire, sans répondre autant qu’il conviendrait, je veux m’en débarrasser les oreilles avec une légère réponse, et cela sans retard ; pour ce que, si déjà, bien que je ne sois pas encore arrivé au tiers de mon travail, mes contempteurs sont nombreux et affichent une grande présomption, m’est avis qu’avant que je parvienne à la fin, ils pourront se multiplier, de façon — n’ayant pas été repoussés tout d’abord — qu’ils auront peu de peine à me mettre à bas, ce que, quelque grandes qu’elles soient, vos forces ne suffiraient pas à empêcher.

Mais avant que j’en vienne à faire la réponse à d’aucuns, il me plaît de raconter, en ma faveur, non une nouvelle entière — afin qu’il ne semble pas que je veuille mêler mes propres nouvelles avec celles d’une aussi louable compagnie que le fut celle dont je vous ai parlé — mais une partie de nouvelle, dont la défectuosité même prouvera qu’elle ne vient pas de cette compagnie ; et, parlant à mes adversaires, je dis que dans notre cité, il y a déjà bon temps, fut un citadin nommé Filippo Balducci, homme de condition très humble, mais riche et bien parvenu, et expert dans les choses que sa profession comportait. Il avait une femme qu’il aimait tendrement et dont il était tendrement aimé, et tous deux menaient une vie tranquille, ne s’étudiant à autre chose davantage qu’à se plaire entièrement l’un à l’autre. Or, il advint, comme il arrive de tous, que cette bonne dame passa de cette vie, et ne laissa d’elle à Filippo qu’un seul fils, lequel était âgé d’environ deux ans. Filippo fut aussi inconsolable de la mort de sa femme que tout homme qui perdrait une chose aimée. Et se voyant resté seul, sans la compagnie qu’il aimait le plus, il résolut de ne plus vivre dans le monde, mais de se donner au service de Dieu, et de faire de même de son petit enfant. Pour quoi, ayant donné tout son bien pour Dieu, il s’en alla sans retard sur le mont Asinajo, et là, il se retira avec son fils dans une petite cabane où, vivant tous les deux d’aumônes, dans les jeûnes et les oraisons, il se gardait soigneusement de parler en présence de son fils d’aucune chose temporelle, ni de lui en laisser