Page:Boccace - Décaméron.djvu/244

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naux, et si ceux-ci se trouvaient en désaccord avec ce que j’écris, je reconnaîtrais le reproche pour juste et je m’efforcerais de m’amender moi-même. Mais jusqu’à ce qu’on me montre autre chose que des paroles, je les laisserai avec leur opinion, suivant la mienne, disant d’eux ce qu’eux-mêmes disent de moi.

Et estimant pour cette fois avoir assez répondu, je dis qu’avec l’aide de Dieu et le vôtre, très gentes dames, dans lequel j’espère, et armé de bonne patience, je marcherai en avant, tournant les épaules à ce vent et le laisserai souffler : pour ce que je ne vois pas qu’il puisse en arriver autrement de moi que ce qu’il advient de la poussière ténue, laquelle, quand une trombe souffle, ou bien n’est pas soulevée de terre par cette trombe, ou si elle est soulevée, est portée en haut, et souvent sur la tête des hommes, sur les couronnes des rois et des empereurs, et parfois sur les hauts palais et les tours élevées, du haut desquelles, si elle tombe, elle ne peut descendre plus bas que d’où elle a été soulevée. Et si jamais je me vouai à vous complaire en toute chose de toute ma force, maintenant plus que jamais je m’y vouerai ; pour ce que je connais qu’on ne pourra avec quelque raison rien dire autre chose, sinon que les autres et moi qui vous aimons, nous faisons chose naturelle. Pour vouloir s’opposer à ces lois, c’est-à-dire aux lois de la nature, il faut disposer de trop grandes forces, et il arrive parfois que non seulement ces forces sont déployées en vain, mais tournent au très grand dommage de qui les déploie. Ces forces, je confesse que je ne les ai pas, et que je ne désire pas les avoir du moins dans ce but ; et si je les avais, je les prêterais plutôt à autrui que je ne les emploierais pour moi-même. Pour quoi, que mes contempteurs se taisent, et s’ils ne peuvent s’enflammer, tellement ils vivent engourdis et enfoncés dans leurs plaisirs grossiers ou plutôt dans leurs appétits corrompus, qu’ils me laissent dans le mien durant cette briève vie qui m’est concédée. Mais, pour ce que nous avons assez divagué, il est temps de revenir, ô belles dames, à l’endroit d’où nous sommes partis et de poursuivre l’ordre commencé.

Le soleil avait déjà chassé toutes les étoiles du ciel et l’ombre humide de la nuit de dessus la terre, quand Philostrate s’étant levé, fit lever toute sa compagnie. Et étant allés dans le beau jardin, ils commencèrent à s’y promener ; et l’heure du manger venue, ils dînèrent à l’endroit où ils avaient soupé le soir précédent. Puis, le soleil étant au sommet de sa course, ils se levèrent après avoir dormi, et allèrent s’asseoir à la manière accoutumée près de la belle fontaine. Là, Philostrate ordonna à la Fiammetta de donner commencement aux nouvelles, et celle-ci, sans plus attendre qu’on le lui dît, commença gracieusement ainsi :