Page:Boccace - Décaméron.djvu/256

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toujours, je vis subitement dans ma cellule une grande splendeur, et avant que j’eusse pu me retourner pour voir ce que c’était, je vis au-dessus de moi un jeune homme d’éclatante beauté, un gros bâton à la main, qui me prit par la tête, me jeta à ses pieds, et me bâtonna tellement qu’il me brisa tout entier. Je lui demandai après pourquoi il avait agi ainsi, et il répondit : « — Parce que tu as osé aujourd’hui reprendre les célestes beautés de madame Lisetta, que j’aime, fors Dieu, au-dessus de toute chose. — » « Et moi, je lui demandai alors : « — Qui êtes-vous ? » — « À quoi il répondit qu’il était l’ange Gabriel. « — Ô mon seigneur — dis-je — je vous prie de me pardonner. — » Et lui dit alors : « — Eh bien, je te pardonne, à cette condition que tu iras la trouver le plus tôt que tu pourras, et que tu t’en feras pardonner ; et si elle ne te pardonne pas, je reviendrai ici, et je te donnerai tant de coups, que je te rendrai impotent pour tout le temps que tu vivras ici-bas. — » Ce qu’il me dit ensuite, je n’ose vous le dire, si vous ne me pardonnez tout d’abord. — »

« La dame à la cervelle éventée, et qui était aussi un peu douce de sel, se réjouissait tout en entendant ces paroles, et les croyait toutes très vraies ; au bout d’un moment, elle dit : « — Je vous disais bien, frère Alberto, que mes beautés étaient célestes ; mais Dieu me soit en aide, j’ai pitié de vous, et pour qu’il ne vous soit plus fait de mal, je vous pardonne présentement, si vous me dites exactement ce que l’ange vous a dit ensuite. — » Frère Alberto dit : « — Madame, puisque vous m’avez pardonné, je vous le dirai volontiers ; mais je vous prie de vous souvenir d’une chose, c’est que, quoi que je vous dise, vous vous gardiez d’en parler à qui que ce soit au monde, si vous ne voulez gâter vos affaires, car vous êtes la plus heureuse femme qui aujourd’hui soit sur terre. L’ange Gabriel m’a dit de vous dire que vous lui plaisiez tant, que plusieurs fois il serait venu coucher la nuit avec vous, s’il n’avait craint de vous épouvanter. Maintenant il vous mande par ma bouche qu’il veut venir vous trouver une nuit et rester quelque temps avec vous ; et pour ce qu’il est ange, et qu’en venant sous la forme d’ange vous ne pourriez pas le toucher, il dit que, par amour pour vous, il veut venir sous une forme d’homme, et pour ce il dit que vous lui mandiez dire quand vous voulez qu’il vienne, et sous la forme de qui ; alors il viendra ; de quoi vous pouvez, plus que toute autre femme vivante, vous tenir heureuse. — » Madame la niaise dit alors qu’il lui plaisait beaucoup que l’ange Gabriel l’aimât, pour ce qu’elle l’aimait bien, lui aussi, et qu’elle ne manquait jamais d’allumer, devant les endroits où elle voyait son image, une chandelle d’au moins un matapan ; et que quelle