Page:Boccace - Décaméron.djvu/258

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lui dit beaucoup de choses sur la gloire céleste. Puis, le jour approchant, ayant préparé son retour, il sortit sous ses habits ordinaires et rejoignit son compagnon, auquel, afin qu’il n’eut pas peur en dormant seul, la bonne femme de la maison avait fait amicale compagnie.

« La dame, dès qu’elle eût déjeuné, ayant pris sa suivante, alla trouver frère Alberto et lui dit des nouvelles de l’ange Gabriel, et ce qu’elle avait entendu de lui sur la gloire de la vie éternelle, et comme il était fait, ajoutant à cela de merveilleuses fables. À quoi frère Alberto dit : « — Je ne sais comment vous avez été avec lui ; je sais bien que cette nuit, quand il est venu à moi et que je lui ai eu fait votre ambassade, il transporta subitement mon âme parmi tant de fleurs et tant de roses, que jamais on en vit autant ici-bas, et je restai jusqu’à ce matin en un des plus agréables lieux qui fut jamais ; ce que mon corps est devenu pendant ce temps, je ne sais. — » « — Ne vous le dis-je pas — dit la dame — votre corps a été toute la nuit dans mes bras avec l’ange Gabriel ; et si vous ne me croyez pas, regardez-vous sous le sein gauche, à l’endroit où j’ai donné un grandissime baiser à l’ange, tellement que la trace en restera plusieurs jours. — » Frère Alberto dit alors : « — Bien ferai-je aujourd’hui une chose que je n’ai pas faite depuis longtemps, je me dévêtirai pour voir si vous dites vrai. — » Et après bon nombre de sottises, la dame s’en retourna chez elle, où, sous forme d’ange, frère Alberto alla souvent depuis, sans trouver aucun empêchement.

« Cependant il advint qu’un jour, madame Lisetta étant avec une de ses commères, et devisant avec elle sur la beauté, elle dit, pour mettre la sienne au-dessus de toute autre, en femme qui avait peu de sel en la cervelle : « — Si vous saviez à qui ma beauté plaît, en vérité, vous vous tairiez sur celle des autres. — » La commère, désireuse d’apprendre, et qui la connaissait bien, dit : « — Madame, vous pouvez dire vrai, mais cependant, ne sachant pas quel est celui-là, d’aucuns ne le croiraient pas aussi légèrement. — » Alors la dame, qui avait peu d’esprit, dit : « — Commère, cela ne se doit pas dire, mais mon amant est l’ange Gabriel qui m’aime plus que lui-même, comme étant la plus belle dame, à ce qu’il me dit, qui soit au monde ou dans la Maremme. — » La commère eut alors envie de rire, mais elle se retint pour la faire parler davantage, et dit : « — Sur ma foi en Dieu, Madame, si l’ange Gabriel est votre amant et vous a dit cela, il doit bien en être ainsi ; mais je ne croyais pas que les anges faisaient ces choses. — » La dame dit : « — Commère, vous êtes dans l’erreur ; par les plaies de Dieu, il le fait mieux que mon mari. Il me dit aussi que cela se fait ainsi là-haut ;