Page:Boccace - Décaméron.djvu/279

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« La jeune femme, bien qu’elle fût pleine d’amertume et qu’elle pleurât constamment, écoutait cependant les conseils de sa servante ; n’en approuvant pas la première partie, elle répondit à la seconde en disant : « — À Dieu ne plaise que je souffre qu’un aussi cher jeune homme tant aimé de moi et qui fut mon mari, soit enseveli comme un chien ou abandonné sur un chemin. Il a eu mes pleurs, et autant que je pourrai, il aura ceux de ses parents ; et déjà j’ai dans la pensée ce que nous devons faire en cette circonstance. — » Et elle l’envoya bien vite chercher une pièce de drap de soie qu’elle avait dans un coffre. La servante étant de retour, elles étendirent le drap sur la terre, et y placèrent le corps de Gabriotto après lui avoir posé la tête sur un oreiller ; puis elles lui fermèrent les yeux et la bouche avec force larmes, lui firent une couronne de roses et le couvrirent de toutes les roses qu’elles avaient pu cueillir, et la jeune fille dit à la servante : « — D’ici à la porte de sa maison il y a peu de chemin, et pour ce, toi et moi, ainsi que nous l’avons imaginé, nous l’y porterons et nous le placerons devant la porte. Il ne se passera guère de temps que le jour ne vienne et il sera recueilli ; et ainsi, bien que ce ne doive être d’aucune consolation pour les siens, ce me sera à moi, dans les bras de qui il est mort, un plaisir. — » Et ayant ainsi dit, elle se jeta sur son visage avec d’abondantes larmes, et pleura un long espace de temps. Enfin, pressée par sa servante pour ce que le jour venait, elle se leva, retira de son doigt le même anneau avec lequel Gabriotto l’avait épousée, et le mit au doigt de celui-ci, disant au milieu de ses pleurs : « — Mon cher seigneur, si ton âme voit maintenant mes larmes, ou si quelque connaissance ou quelque sentiment reste au corps après le départ de celle-ci, reçois avec bienveillance le dernier don de celle que, de ton vivant, tu as tant aimée. — » Et ceci dit, elle retomba évanouie sur le cadavre. Revenue à elle quelques instants après et s’étant levée, elle prit avec la servante le drap dans lequel le corps gisait, et elles sortirent du jardin avec ce fardeau et se dirigèrent vers la maison de Gabriotto.

« Comme elles allaient ainsi, il advint par hasard qu’elles furent rencontrées et prises avec le corps du mort par les familiers du Podestat, lesquels à cette heure faisaient une ronde à cause de quelque accident survenu. L’Andreuola, plus désireuse de mourir que de vivre, ayant reconnu les familiers de la Seigneurie, dit franchement : « — Je connais qui vous êtes, et je sais qu’il ne me servirait à rien de chercher à vous fuir ; je suis prête à aller avec vous devant la Seigneurie et à lui raconter l’affaire ; mais que nul de vous ne soit assez hardi pour me toucher, si je vous obéis,