Page:Boccace - Décaméron.djvu/290

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étaient très habiles dans les armes, ils s’aimaient beaucoup et avaient coutume d’aller toujours ensemble à tous les tournois, joutes ou autres passes d’armes, et portant les mêmes couleurs. Comme ils habitaient chacun dans son château, et qu’ils étaient éloignés l’un de l’autre de dix bons milles, il advint que messire Guiglielmo Rossiglione ayant pour femme une très belle et très appétissante dame, messire Guiglielmo Guardastagno, nonobstant l’amitié et la camaraderie qui existaient entre eux, s’en amouracha hors de toute mesure et fit si bien par un moyen ou par un autre, que la dame s’en aperçut, et le tenant pour un très valeureux chevalier, se mit à l’aimer de telle façon qu’il était son seul désir, son seul amour, et qu’elle n’attendait que le moment d’être mise à réquisition par lui, ce qui ne tarda guère. Ils eurent plusieurs rendez-vous, où ils se donnèrent de fortes preuves d’amour. En ayant, par la suite, usé moins discrètement, il advint que le mari s’en aperçut et en fut tellement indigné, que la grande amitié qu’il portait à Guardastagno se changea en haine mortelle. Mais il sut la tenir cachée mieux que les deux amants n’avaient su tenir caché leur amour, et il résolut de le tuer.

« Rossiglione étant en cette disposition d’esprit, il advint qu’un grand tournoi fut publié en France, ce que Rossiglione fit sur-le-champ connaître à Guardastagno, en lui faisant dire que si cela lui plaisait, il vînt le voir pour délibérer s’ils iraient à ce tournoi et comment. Le Guardastagno, tout joyeux, répondit qu’il irait sans faute souper avec lui le jour suivant. Le Rossiglione, à cette nouvelle, pensa que le moment était venu de le tuer. Le lendemain, s’étant armé, il monta à cheval suivi d’un de ses familiers, et s’embusqua dans un bois situé à environ un mille de son castel et par où le Guardastagno devait passer. Après l’avoir attendu assez longtemps, il le vit qui s’avançait sans armes et accompagné de deux familiers désarmés aussi, comme quelqu’un qui ne se défiait de rien. Quand il le vit arrivé à l’endroit où il voulait, le félon, plein de rage, sortit de sa cachette et courut à lui la lance à la main, criant : « — Tu es mort ! — » Prononcer ces paroles et lui plonger la lance dans le sein, ne furent qu’un. Le Guardastagno, sans pouvoir se défendre ni dire un mot, tomba transpercé et mourut. Quant à ses familiers, ayant fait faire volte-face à leurs chevaux, ils s’enfuirent le plus vite qu’ils purent vers le castel de leur maître, sans avoir reconnu qui avait commis le meurtre. Alors le Rossiglione descendit de cheval, ouvrit avec son couteau la poitrine du Guardastagno, et, de ses propres mains, lui arracha le cœur qu’il enveloppa dans le pennon d’une lance et qu’il donna à porter à un de ses familiers, auxquels il défendit d’avoir la hardiesse de dire un seul mot de cela.