Page:Boccace - Décaméron.djvu/293

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à observer les fêtes, disait à la sienne que pour avoir couché avec une femme, on mettait je ne sais combien de jours à réparer ses forces, et semblables sottises. De quoi elle vivait très mécontente ; et comme elle était avisée et de très grand esprit elle résolut, pour épargner le bien de la maison, de saisir la première occasion et de goûter d’un autre. Ayant observé plusieurs jeunes hommes, elle en trouva à la fin un en qui elle plaça toute son espérance, tout son cœur et tout son bien. De quoi le jeune homme s’étant aperçu, et cela lui plaisant fort, il mit semblablement tout son amour sur elle. On l’appelait Ruggieri da Jeroli ; il était de naissance noble, mais de mauvaise vie et de conduite blâmable, tellement qu’il n’avait parent ni ami qui lui voulût du bien, ni qui consentît à le voir ; et dans tout Salerne, il était accusé de vols et d’autres méfaits aussi vils, de quoi la dame eut peu cure, car il lui plaisait pour autre chose. Aidée de sa servante, elle fit si bien qu’ils purent se trouver ensemble. Au bout de quelque temps qu’ils eurent pris tous deux leurs ébats, la dame se mit à le blâmer de sa vie passée et à le prier, pour l’amour d’elle, de se défaire de pareilles habitudes, et pour lui faciliter à le faire, elle commença à lui subvenir, tantôt d’une somme d’argent, tantôt d’une autre.

« Pendant qu’ils continuaient ainsi tous deux fort discrètement, il advint qu’il tomba entre les mains du médecin un malade qui avait mal à une jambe. Le maître ayant vu son cas, dit à ses parents que, si on ne lui enlevait pas un os pourri qu’il avait dans la jambe, il faudrait la lui couper ou sinon qu’il mourrait, et qu’en lui extrayant l’os, il pourrait guérir, mais qu’il ne l’entreprendrait qu’en le considérant déjà comme un homme mort. À quoi ceux à qui le malade appartenait ayant consenti, ils le lui laissèrent pour être opéré dans ces conditions. Le médecin, avisant que le malade ne pourrait endurer la peine sans être endormi, ou ne se laisserait pas panser, et devant attendre après vêpres pour procéder à cette opération, fit dès le matin distiller une certaine eau de sa composition, qui, bue par le malade devait le faire dormir autant qu’il pensait mettre de temps à l’opérer. Puis ayant fait porter cette eau chez lui, il la plaça dans sa chambre, sans dire à personne ce que c’était. L’heure de vêpres venue, et le maître se disposant à aller vers son malade, il lui arriva un messager envoyé par quelques-uns de ses grands amis de Malfi, avec prière de ne pas manquer, pour quelque cause que ce fût, de s’y rendre sur le champ, parce qu’il y avait eu une grande rixe où beaucoup de gens avaient été blessés. Le médecin, renvoyant au lendemain matin le pansement de la jambe, monta sur une petite barque et alla à Malfi. Pour quoi, la dame, sachant qu’il ne devait pas revenir la nuit à la maison, y fit venir Ruggieri