Page:Boccace - Décaméron.djvu/31

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que je ne veux pas, à cause des choses suivantes qui furent racontées ou écoutées par elles, qu’aucune d’elles puisse tirer vergogne, les lois du plaisir étant aujourd’hui sévères, tandis qu’alors, pour les raisons ci-dessus déduites, elles étaient des plus larges. Je ne veux pas non plus donner prétexte aux envieux, prêts à mordre toute vie louable, de diminuer en rien la réputation de ces généreuses dames, à propos des récits susdits. Pour quoi, afin de pouvoir faire connaître ce qu’elles racontèrent sans éprouver la moindre confusion, j’entends les désigner en tout ou en partie par des noms appropriés à la qualité de chacune. La première est la plus âgée, nous l’appellerons Pampinea ; la seconde Fiammetta ; la troisième, Philomène, et la quatrième, Emilia. Nous donnerons ensuite le nom de Lauretta à la cinquième, celui de Néiphile à la sixième, et nous nommerons la dernière Élisa, non sans motif. N’ayant été, les unes et les autres, amenées là par aucun projet, mais se trouvant par hasard réunies en un coin de l’église, elle s’assirent en cercle, et après de nombreux soupirs, laissant de côté les patenôtres, elles se mirent à causer entre elles sur la misère du temps. Au bout de quelques instants, les autres s’étant tues, Pampinea commença à parler ainsi :

« — Mes chères dames, vous pouvez, ainsi que moi, avoir souvent ouï dire que celui qui use honnêtement de son droit n’a jamais fait tort à personne. Or, c’est un droit naturel à quiconque naît ici-bas, que de conserver et défendre sa vie tant qu’il peut. Ce droit est si bien reconnu, qu’il est déjà advenu plus d’une fois que, pour le sauvegarder, des hommes ont été tués sans qu’il y eût crime aucun. Et si cela est permis par les lois à la protection desquelles tout mortel doit de vivre en sécurité, combien plus nous est-il permis, à nous et à tous autres, de prendre pour la conservation de notre vie les précautions que nous pouvons ? Quand je viens à songer à ce que nous avons fait ce matin et les jours passés ; quand je pense à l’entretien que nous avons en ce moment, je comprends, et vous pouvez semblablement comprendre, que chacune de nous doit être remplie de crainte pour elle-même. De cela je ne m’étonne point ; mais je m’étonne de ce que, avec notre jugement de femme, nous ne prenions aucune précaution contre ce que chacune de nous craint justement. Nous restons ici, à mon avis, non autrement que si nous voulions ou devions constater combien de corps morts ont été ensevelis, ou bien écouter si les moines de là dedans, dont le nombre est réduit à presque rien, chantent leurs offices à l’heure voulue, ou bien encore montrer par nos vêtements, à tous ceux qui nous voient, la nature et l’étendue de nos misères. Si nous sortons d’ici, nous voyons les morts ou les malades transportés de toutes parts ; nous