Page:Boccace - Décaméron.djvu/345

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« Or il advint que, le mois de mai commençant à peine et le temps étant très beau, les cruautés de sa dame lui revinrent à l’esprit ; et, ordonnant à ses serviteurs de le laisser seul afin de pouvoir rêver plus à son aise, il alla, posant machinalement un pied devant l’autre et tout pensif, jusqu’à une forêt de pins. La cinquième heure du jour était déjà passée, et il était entré un bon mille dans la forêt, sans se souvenir de manger ni d’autre chose, quand soudain il lui sembla entendre une voix de femme pousser de grandes plaintes et des cris aigus, pour quoi, sa douce rêverie étant rompue, il leva la tête pour voir ce que c’était, et s’étonna de se trouver dans la forêt de pins. Puis, regardant devant lui, il vit sortir d’un fourré très épais d’arbrisseaux et de buissons, et venir en courant vers lui, une très belle jeune fille nue, échevelée et toute déchirée par les ronces et les épines, pleurant fort et criant merci. À ses côtés, courant d’un air acharné après elle, il vit deux énormes et féroces mâtins, qui, chaque fois qu’ils la pouvaient rejoindre, la mordaient cruellement ; enfin, derrière elle, il vit venir, monté sur un coursier noir, un chevalier brun, au visage fort courroucé, une épée à la main, et qui la menaçait de la tuer en l’accablant d’outrages. Ce spectacle frappa tout d’abord son esprit d’étonnement et d’épouvante, puis de compassion pour l’infortunée, d’où naquit en lui le désir de la délivrer d’une telle angoisse et de la mort, s’il le pouvait. Se trouvant sans armes, il courut prendre une branche d’arme en guise de bâton, et se mit en travers des chiens et du chevalier. Mais le chevalier, dès qu’il le vit, lui cria de loin : « — Nastagio, ne t’oppose point à cela ; laisse faire aux chiens et à moi ce que cette méchante femme a mérité. — »

« Comme il disait ainsi, les chiens ayant saisi la jeune fille aux flancs, la forcèrent à s’arrêter, et le chevalier les ayant rejoints, descendit de cheval. Nastagio s’étant approché de lui, dit : « — Je ne sais qui tu es, toi qui me connais ainsi ; mais néanmoins je te dis que c’est grande lâcheté à un chevalier armé de vouloir tuer une femme nue, et de lâcher les chiens contre elle, comme si c’était une bête sauvage. Pour moi, je la défendrai certainement autant que je pourrai. — » Le chevalier dit alors : « — Nastagio, je suis de la même cité que toi, et tu étais encore tout petit enfant, quand moi, qu’on appelait Messer Guido Degli Anastagi, je m’énamourai de cette femme que tu vois, bien plus encore que tu ne l’as fait de la fille des Traversari, et sa dureté, sa cruauté me rendirent si malheureux, qu’un jour, avec cette même épée que tu me vois à la main, je me tuai de désespoir ; et je suis condamné aux peines éternelles. Peu de temps après, celle-ci, qui