Page:Boccace - Décaméron.djvu/348

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cruelle jeune fille qu’aimait Nastagio. Elle avait tout vu et entendu distinctement, et reconnu que ces choses la regardaient plus que toute autre, car elle se rappelait la cruauté dont elle avait toujours usé envers Nastagio ; pour quoi, il lui semblait qu’elle fuyait déjà devant lui qui la poursuivait plein de colère, et avoir les chiens à ses flancs. Et la peur qui lui vint de ceci fut si grande, que, pour qu’un pareil sort ne lui arrivât point, elle n’eût pas de tranquillité avant d’avoir — et cela se fit le soir même — changé sa haine en amour. Elle envoya donc secrètement sa fidèle camériste à Nastagio, pour le prier de sa part de venir la voir, pour ce qu’elle était prête à faire tout ce qu’il lui plairait. À quoi Nastagio fit répondre que cela lui était très agréable, mais que, si elle y consentait, il ne voulait avoir plaisir d’elle qu’avec honneur, et qu’il voulait la prendre pour femme. La jeune fille qui savait qu’il ne dépendait que d’elle d’être la femme de Nastagio, lui fit dire que cela lui plaisait. Pour quoi, se faisant elle-même la messagère de tout cela, elle dit à son père et à sa mère qu’elle était contente de devenir la femme de Nastagio, de quoi son père et sa mère furent très satisfaits ; et le dimanche suivant, Nastagio l’ayant épousée, les noces furent faites, et il vécut longtemps heureux avec elle. Et cette peur ne fut pas seulement cause de cet heureux dénouement, mais toutes les ravignanaises en devinrent si craintives, que, depuis, elles ont toujours été beaucoup plus complaisantes aux désirs des hommes qu’elles ne l’avaient été auparavant. — »



NOUVELLE IX


Federigo degli Alberighi aime et n’est point aimé. Ayant dépensé tout son bien en prodigalités, il ne lui reste plus qu’un faucon qu’il donne à manger à sa dame venue chez lui pour le voir. Celle-ci apprenant cette nouvelle preuve d’amour, change de sentiment, le prend pour mari et le fait riche.


Philomène avait déjà cessé de parler, quand la reine, ayant vu qu’il ne restait plus personne à raconter, sinon Dioneo, à cause de son privilège, dit d’un air joyeux : « — C’est à moi maintenant de parler ; et je le ferai volontiers, très chères dames, en racontant une nouvelle semblable en partie à la précédente, non seulement pour que vous connaissiez combien votre beauté a de pouvoir sur les cœurs généreux, mais pour que vous appreniez à être vous-mêmes, quand il faut, dispensatrices de vos faveurs, sans laisser toujours ce soin à la fortune qui, la plupart du temps, les