Page:Boccace - Décaméron.djvu/352

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autres mères. Pour obéir à ces lois si fortes, il faut, à mon grand regret et contre toute convenance, que je te demande de me donner une chose que je sais t’être souverainement chère avec juste raison, pour ce que ta mauvaise fortune ne t’a pas laissé d’autre plaisir, d’autre ressource, d’autre consolation. Ce que je te demande, c’est ton faucon, dont mon enfant est si fort désireux que, si je ne lui apporte pas, je crains que cela n’aggrave tellement sa maladie qu’il ne m’arrive de le perdre. Et pour ce, je te prie, non par l’amour que tu me portes, et qui ne t’oblige à rien, mais par ta noblesse de cœur, par la courtoisie qui s’est montrée en toi plus grande que chez tout autre, de consentir à me le donner, afin que je puisse dire que, grâce à cette libéralité, j’ai sauvé la vie de mon fils, et que je te suis, pour cela, éternellement obligée. — »

« Federigo, entendant ce que la dame lui demandait, et voyant qu’il ne pouvait le lui donner, pour ce qu’il le lui avait servi à manger, se mit, en sa présence, à gémir, ne pouvant répondre un seul mot. La dame crut que ces gémissements provenaient de la douleur qu’il avait de se séparer du bon faucon, plus que de toute autre chose, et elle fut sur le point de dire qu’elle ne le voulait plus ; mais s’étant contenue, elle attendit la réponse que ferait Federigo quand il aurait cessé de gémir. Celui-ci lui dit : « — Madame, depuis qu’il a plu à Dieu que je misse en vous mon amour, la fortune m’a été contraire en bien des choses, et j’ai eu à me plaindre de ses rigueurs ; mais ces rigueurs ont toutes été légères en comparaison de celle qu’elle m’envoie présentement et pour laquelle je ne lui pardonnerai jamais, pensant que vous êtes venue ici, en ma pauvre maison, alors que vous n’avez pas daigné y venir pendant que j’étais riche, pour me demander un petit présent, et qu’elle ait ainsi fait que je ne puisse vous le donner. Et je vous dirai très brièvement pourquoi je ne peux vous faire ce présent. À peine ai-je entendu que vous me faisiez la faveur de vouloir dîner avec moi, que, considérant votre haut rang et votre valeur, j’ai jugé digne et convenable de vous faire honneur, selon mon pouvoir, d’un mets plus rare que ceux qu’on sert d’habitude aux autres personnes ; pour quoi, me rappelant le faucon que vous me demandez et sa bonté, j’ai pensé que ce serait un mets digne de vous, et vous l’avez eu ce matin tout rôti sur votre assiette. Je croyais l’avoir très bien employé, mais maintenant que je vois que vous le désirez d’une autre façon, il m’est si douloureux de ne pouvoir vous le donner, que je ne m’en consolerai jamais, je crois. — » Ayant ainsi parlé, il fit jeter devant elle, en témoignage, les plumes, les pattes et le bec du faucon.