Page:Boccace - Décaméron.djvu/369

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.


même jour, ayant fait remplir un tonneau de ce même vin, il le fit doucement transporter chez messer Geri, où il se rendit ensuite lui-même ; et l’ayant trouvé il lui dit : « — Messire, je ne voudrais pas que vous crussiez que le grand flacon de ce matin m’avait épouvanté ; mais, comme il m’avait semblé que vous aviez oublié ce que je vous avais montré ces jours derniers avec mes petits pichets, à savoir que ce vin n’est pas vin de domestiques, j’ai voulu vous le rappeler ce matin. Maintenant, pour ce que je n’entends pas en rester plus longtemps le gardien, je vous l’ai fait tout apporter ; faites-en dorénavant ce qu’il vous plaira. — » Messer Geri tint le présent de Cisti pour très agréable et lui rendit telles grâces qu’il crut convenables ; et depuis, il le tint en grande estime et l’eut pour ami. — »



NOUVELLE III


Monna Nonna de’ Pulci, par une prompte répartie à une plaisanterie rien moins qu’honnête de l’évêque de Florence, lui impose silence.


« Quand Pampinea eut fini sa nouvelle, et que tous eurent fort approuvé la réponse et la libéralité de Cisti, il plut à la reine que Lauretta prît ensuite la parole, et celle-ci commença joyeusement à parler ainsi : « — Plaisantes dames, Pampinea d’abord, puis Philomène, ont dit très vrai touchant notre peu de présence d’esprit et le mérite des bons mots ; il n’est donc pas besoin d’y revenir, mais en sus de ce qu’il a été dit au sujet des bons mots, je veux vous rappeler que leur nature est telle qu’ils doivent mordre celui qui les entend comme la brebis, et non comme le chien ; pour ce que si le bon mot mordait comme le chien, il ne serait plus un bon mot, mais une injure. C’est ce que firent très bien et les paroles de madame Oretta et la réponse de Cisti. Il est vrai que, si le bon mot est lancé comme une riposte, et qu’il morde comme un chien celui à qui il est adressé et qui, le premier, a mordu lui-même comme un chien, il ne me semble pas devoir être blâmé, comme il devrait l’être s’il en eût été autrement ; il faut donc considérer comment, quand et à qui le bon mot est adressé, comme aussi le lieu où il est dit. C’est pour n’avoir point pris garde à toutes ces considérations, qu’un de nos prélats reçut un affront parfaitement mérité, et que je veux vous montrer en une petite nouvelle.

« Messer Antonio d’Orso, valeureux et sage prélat, étant évêque de Florence, il vint en cette ville un gentilhomme