Page:Boccace - Décaméron.djvu/374

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tance, plus beau que messer Forese. Mais venons à la nouvelle.

« Je dis donc que messer Forese et Giotto ayant leurs domaines à Mugello, et messer Forese étant allé voir les siens à ce moment de l’été où les tribunaux sont en vacances, et cheminant par aventure sur un méchant roussin, il rencontra Giotto qui s’en revenait à Florence après avoir également visité ses domaines. Tous deux n’étaient pas mieux montés l’un que l’autre en chevaux ni en bagages ; ils s’en vinrent donc, comme des vieillards, pas à pas, se tenant compagnie. Il advint, comme cela se voit parfois l’été, qu’une pluie subite les ayant surpris, ils se réfugièrent pour l’éviter, le plus tôt qu’ils purent, dans la maison d’un laboureur que chacun d’eux connaissait et qui était leur ami. Mais, au bout d’un moment, la pluie ne faisant pas mine de vouloir s’arrêter, et comme ils voulaient arriver le jour même à Florence, ils empruntèrent au laboureur deux vieux mantelets en drap de Romagne, et deux chapeaux tout roussis de vieillesse, parce qu’il n’y en avait pas de meilleurs, et ils se remirent en route. Quand ils eurent marché quelque temps, mouillés et crottés par les éclaboussures que les roussins font en quantité avec leurs pieds — ce qui ne contribue pas d’ordinaire à donner meilleure tournure au cavalier — le temps vint à s’éclaircir un peu, et nos voyageurs qui étaient restés longtemps silencieux, commencèrent à deviser. Messer Forese, tout en chevauchant et en écoutant Giotto qui était très beau parleur, se mit à le considérer de pied en cap, et le voyant de tout point si difforme et si mal accoutré, sans avoir la moindre considération pour sa propre personne, se mit à rire et dit : « — Giotto, s’il venait maintenant à notre rencontre un étranger qui ne t’aurait jamais vu, crois-tu qu’il croirait que tu es le plus grand peintre du monde, comme tu l’es en effet ? — » À quoi Giotto répondit aussitôt : « — Messire, je crois qu’il le croirait, si, en vous regardant, il pouvait croire que vous savez l’A, B, C. — » Ce qu’entendant messer Forese, il reconnut son erreur, et se vit payé de la même monnaie qu’il avait vendu ses denrées. — »