Page:Boccace - Décaméron.djvu/39

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libre de parler sur le sujet qu’il voudra. — » Et, s’étant tournée vers Pamphile qui était assis à sa droite, elle lui dit, d’un air aimable, de donner l’exemple aux autres, en racontant le premier une de ses nouvelles. Pamphile, dès qu’il eût entendu cet ordre, tous l’écoutant, commença aussitôt ainsi.


NOUVELLE I

Ser Ciappelletto trompe un saint moine par une fausse confession, et meurt. Après avoir été un très méchant homme pendant sa vie, il passe pour un saint après sa mort, et est appelé San Ciappelletto.


« — Il convient, très chères dames, que l’homme donne pour principe à tout ce qu’il fait l’admirable et saint nom de Celui qui est auteur de toutes choses. Pour quoi, devant le premier entamer nos récits, j’entends commencer par une de ses plus étonnantes merveilles, afin que, celle-là entendue, notre espoir en lui soit affermi d’une façon immuable, et que son nom soit à jamais loué par nous. Il est manifeste que les choses temporelles, de même qu’elles sont transitoires et mortelles, sont également en soi et hors de soi pleines d’ennui, d’angoisse et de peine, et sujettes à des périls infinis, auxquels sans aucun doute nous ne pourrions, nous qui vivons mêlés à elles et qui faisons partie d’elles, résister ni remédier, si la grâce spéciale de Dieu ne nous prêtait force et prévoyance. Cette grâce, il ne faut pas croire qu’elle descende à nous et en nous à cause de notre mérite ; mais elle est mue par sa propre bonté et par les prières de ceux qui furent mortels comme nous le sommes actuellement, et qui, ayant suivi pendant leur vie les volontés de Dieu, jouissent maintenant avec lui de l’éternelle béatitude. C’est à eux que, comme à des représentants qui connaissent par expérience notre fragilité, et n’osant peut-être pas présenter nous-mêmes nos prières devant un tel juge, nous nous adressons pour les choses que nous estimons nous être opportunes. Mais si Dieu est plein de miséricorde pour nous, nous voyons aussi que parfois, l’œil des mortels ne pouvant pénétrer en aucune façon dans sa pensée, il arrive que, trompés par l’opinion, nous choisissons pour nous représenter auprès de la majesté divine un intermédiaire éloigné d’elle par un éternel exil. Néanmoins Dieu à qui rien n’est caché, regardant davantage à la pureté d’intention de celui qui prie qu’à son ignorance ou qu’à l’exil de celui par qui l’on prie,