Page:Boccace - Décaméron.djvu/398

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ainsi que la servante, Federigo ne tarda guère à venir, et frappa doucement un coup à la porte, laquelle était si voisine de la chambre que Gianni l’entendit aussitôt ; la dame l’entendit de son côté, mais pour que Gianni n’eût aucun soupçon sur elle, elle fit semblant de dormir. Mais après avoir attendu un instant, Federigo frappa un second coup ; de quoi Gianni s’étonnant, il poussa la dame du coude et dit : « — Tessa, entends-tu comme moi ? Il semble qu’on frappe à notre porte. — » La dame, qui l’avait mieux entendu que lui, fit semblant de s’éveiller et dit : « — Que dis-tu ? Qu’est-ce ? — » « — Je dis — reprit Gianni — qu’il semble qu’on frappe à notre porte. — » La dame dit : — On frappe ? Hélas ; mon cher Gianni, ne sais-tu donc pas ce que c’est ? c’est le fantôme, grâce auquel j’ai eu ces nuits passées la plus grande peur qui s’est jamais vue, de sorte que, quand je l’entendais, je mettais ma tête sous les couvertures, et je n’osais pas la retirer avant que le jour fût revenu. — » Gianni dit alors : « — Va, femme, n’aie pas peur ; si c’est cela, je n’aurai qu’à dire le Te Lucis et la Intemerata et d’autres bonnes oraisons de ce genre, quand nous irons au lit, et à faire à chaque coin du lit le signe de la croix aux nom du Père, du Fils et du Saint-Esprit, pour que nous n’ayions rien à craindre, car le fantôme, quelque puissance qu’il ait, ne pourra nous nuire. — »

« La dame, craignant que Federigo ne la soupçonnât et ne se fâchât contre elle, résolut de se lever et de lui faire comprendre que Gianni y était ; c’est pourquoi elle dit à son mari : « — Bien, bien ! tu dis de belles paroles, toi ; pour moi, je ne me croirai pas en sûreté, ni sauve, tant que nous ne l’aurons pas conjuré pendant que tu es là. — » Gianni dit : — « Et comment le conjure-t-on ? — « La dame dit : « — Je sais bien le conjurer, car l’autre jour, quand j’allai au pardon, à Fiesole, une de ces recluses qui sont bien, mon cher Gianni, la chose la plus sainte qu’au nom de Dieu je puisse te dire, me voyant si peureuse, m’apprit une bonne et sainte oraison et me dit qu’elle l’avait éprouvée plusieurs fois avant d’être recluse, et qu’elle lui avait toujours réussi. Mais Dieu sait que je n’aurais jamais osé aller l’essayer seule ; mais maintenant que tu es ici, je veux que nous allions conjurer le fantôme. — » Gianni dit que cela lui plaisait fort ; sur quoi, s’étant levés, ils allèrent tous deux doucement jusqu’à la porte, au dehors de laquelle Federigo, déjà soupçonneux, attendait. Arrivés là, la dame dit à Gianni ; — « Tu cracheras, quand je te le dirai, — » Gianni dit : « — Bon ! — » et la dame, commençant l’oraison, dit : « — Fantôme, fantôme, qui vas de nuit, tu es ici la queue levée et tu t’en retourneras la queue levée. Vas