Page:Boccace - Décaméron.djvu/41

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blasphémateur de Dieu et des saints, et pour la moindre petite chose, il était plus colère que qui que ce soit. Il n’allait jamais à l’église ; quant aux sacrements qu’elle ordonne, il en parlait en termes abominables, comme d’une chose vile. Au contraire, il fréquentait volontiers et visitait les tavernes et autres lieux déshonnêtes. Il fuyait les femmes comme les chiens les coups de bâton, et il se complaisait dans le vice contraire, à l’instar du plus débauché des hommes. Il aurait volé et pillé avec la même conscience qu’un saint homme aurait fait l’aumône. Il était glouton et grand buveur, au point de s’en rendre parfois honteusement malade, et joueur, et pipeur de dés. Pourquoi m’étendre en tant de paroles ? Il était le plus méchant homme qui fût peut-être jamais né. Ses méfaits furent longtemps protégés par la puissance et la haute situation de messer Musciatto qui le mettait à l’abri des poursuites de ceux auxquels il faisait trop souvent du tort, et même de la cour à laquelle il s’attaquait aussi.

« Messer Musciatto s’étant donc rappelé ce ser Cepparello dont il connaissait parfaitement la vie, pensa que c’était là l’homme qu’il lui fallait pour opposer à la mauvaise foi des Bourguignons. Pour ce, il le fit appeler, et lui parla ainsi : « — Ser Ciappelletto, comme tu sais, je suis sur le point de partir d’ici, et ayant entre autres clients à faire à des Bourguignons, hommes pleins de tromperie, je ne sais à qui je pourrais plus convenablement qu’à toi confier le soin de leur réclamer ce qu’ils me doivent. C’est pourquoi, comme tu ne fais rien pour le moment, si tu veux te consacrer à cela, j’entends te faire avoir les faveurs de la cour et te donner une large part sur ce que tu recouvreras. — » Ser Ciappelletto qui était oisif et mal partagé quant aux biens de ce monde, et qui voyait s’éloigner celui qui avait été longtemps son soutien et son refuge, réfléchit promptement et, contraint pour ainsi dire par la nécessité, répondit qu’il le voulait volontiers. Pour quoi, ayant pris ensemble leurs arrangements, et messer Musciatto étant parti, ser Ciappelletto, muni de sa procuration et de lettres de recommandation du roi, s’en alla en Bourgogne où il ne connaissait presque personne. Là, dissimulant sa nature emportée, il commença avec des façons douces et bénignes, à faire des recouvrements et ce pour quoi il était venu, comme s’il réservait les moyens violents pour les derniers.

« Ainsi faisant, comme il s’était logé dans la maison de deux frères florentins qui prêtaient usure, et qui le tenaient en grande considération par respect pour messer Musciatto, il advint qu’il tomba malade. Sur quoi, les deux frères firent promptement venir des médecins et des domestiques pour le servir, et firent tout ce qu’il était nécessaire pour le remettre en bonne santé. Mais tout secours était inutile, et le