Page:Boccace - Décaméron.djvu/435

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.


mieux fourni en armes, en chevaux, en vêtements et en argent, que tu le seras si tu consens à donner ton amour à cette dame ? ouvre donc ton cœur à mes paroles et retourne en toi-même ; rappelle-toi qu’une fois seulement, et jamais plus, il arrive que la fortune vient à nous d’un air joyeux et les bras ouverts ; celui qui ne sait alors l’accueillir et qui plus tard se voit pauvre et misérable, ne doit se plaindre que de soi-même et non d’elle. Puis, il ne doit point exister une même loyauté entre les serviteurs et les maîtres, qu’entre les amis et les parents ; au contraire, les serviteurs doivent, en tant qu’ils peuvent, traiter les maîtres comme ils sont eux-mêmes traités par eux. Crois-tu, si tu avais une belle femme, une mère, une fille, ou une sœur qui aurait plu à Nicostrate, qu’il observerait envers toi la loyauté que tu veux lui garder au sujet de sa femme ? aie pour certain que, si les promesses et les prières ne suffisaient pas, il emploierait la force, quoi que tu dusses en penser. Traitons-les donc, eux et leurs choses, comme ils nous traitent nous et les nôtres. Use du bénéfice de la fortune, ne la repousse pas ; fais-lui face et reçois-la quand elle vient, car pour sûr, si tu ne le fais pas, sans compter que ta dame en mourra, tu t’en repentiras toi-même tant de fois que tu désireras mourir aussi. — »

« Pirrus, qui avait plusieurs fois songé à ce que lui avait dit la Lusca, avait déjà résolu, si elle revenait le trouver, de faire une toute autre réponse et de consentir en tout à complaire à la dame, pourvu qu’il pût être certain qu’elle ne voulait pas l’éprouver ; pour ce, il répondit : « — Vois-tu, Lusca, je reconnais pour vrai tout ce que tu me dis ; mais d’autre part, je sais que mon maître est fort sage et fort avisé. Comme il a remis toutes ses affaires en mes mains, je crains bien que Lidia, sur son avis et d’après son ordre, ne fasse ainsi que pour m’éprouver ; et pour ce, si elle veut faire trois choses que je demanderai pour éclaircir mes doutes, il n’est rien ensuite que je ne fasse promptement quand elle me commandera. Les trois choses que je veux sont celles-ci : Premièrement, qu’en présence même de Nicostrate, elle tue son bon épervier ; puis qu’elle m’envoie une touffe de la barbe de Nicostrate, et enfin une dent de celui-ci et des meilleures. — » Ces choses parurent difficiles à la Lusca et très difficiles à la dame ; cependant Amour qui sait réconforter les cœurs, et qui est grand maître en fait de conseils, la fit se décider à tenter l’aventure, et la dame envoya dire à Pirrus, par sa camériste, qu’elle ferait pleinement et vite ce qu’il avait demandé ; en outre, puisqu’il tenait Nicostrate pour si avisé, elle fit dire qu’elle se satisferait avec Pirrus en présence de Nicostrate même et