Page:Boccace - Décaméron.djvu/437

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tu m’as tiré tout à l’heure les cheveux. — » Et continuant d’une parole à une autre, à plaisanter sur ce ton, la dame conserva sans qu’il s’en aperçut la touffe de barbe qu’elle lui avait arrachée, et l’envoya le jour même à son cher amant.

« Pour la troisième chose, la dame fut plus perplexe ; pourtant, comme elle était fort ingénieuse et qu’Amour la rendait plus ingénieuse encore, elle imagina un moyen de faire cette troisième chose. Nicostrate avait près de lui deux jeunes enfants que leurs pères lui avaient confiés pour que dans sa maison, étant gentilshommes, ils en apprissent les manières. De ces deux garçons, quand Nicostrate mangeait, l’un lui découpait les plats devant lui, l’autre lui servait à boire. La dame les ayant fait appeler, les persuada qu’ils sentaient mauvais de la bouche, et leur conseilla, quand ils serviraient Nicostrate, de tenir le plus qu’ils pourraient la tête en arrière, et surtout de ne jamais parler de cela à personne. Les jeunes garçons, le croyant, se mirent à procéder de la façon que leur avait indiquée la dame. Pour quoi, un jour elle demanda à Nicostrate : — T’es-tu aperçu de ce que font ces garçons quand ils te servent ? — » Nicostrate dit : « — Mais oui, j’ai même voulu leur demander pourquoi ils faisaient ainsi. — » À quoi la dame dit : « — Ne le fais pas ; je saurai te le dire, moi ; et je te l’ai caché un bon temps, pour ne pas te causer de l’ennui ; mais aujourd’hui je vois que d’autres que moi commencent à s’en apercevoir, et je ne dois plus te le cacher. Cela ne t’arrive pas pour autre motif, sinon que tu sens fièrement mauvais de la bouche, et je ne sais quelle en est la cause, pour ce que cela n’était point d’habitude. C’est là une chose très fâcheuse pour toi qui as coutume de fréquenter des gentilshommes, et pour ce, il faudrait voir à soigner cela. — » Nicostrate dit alors : — Que pourrait ce bien être ? Aurais-je dans la bouche quelque dent gâtée ? — » À quoi Lidia dit : « — Peut-être bien. — » Et l’ayant mené vers une fenêtre, elle lui fit ouvrir la bouche, et quand elle eut regardé de tous côtés, elle dit : « — Oh ! Nicostrate, comment peux-tu l’avoir supportée si longtemps ? Tu en as une, de ce côté, qui, à ce qu’il me semble, est non seulement gâtée, mais qui est toute cassée, et pour sûr, si tu la gardes plus longtemps dans la bouche, elle te gâtera toutes celles qui sont du même côté ; pour quoi, je te conseillerais de l’arracher avant que le mal soit plus avancé. — » Nicostrate dit alors : « — Puisqu’il te semble ainsi, cela me plaît également ; envoie sans plus de retard chercher un praticien qui me l’arrache. — » À quoi la dame dit : « — Ne plaise à Dieu qu’un praticien vienne ici pour cela ; il me semble que cette dent tient si peu que, sans le secours d’aucun