Page:Boccace - Décaméron.djvu/439

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se tournant vers son mari, dit : « — Que dit Pirrus ? Est-il fou ? — » Pirrus dit alors : « — Non, je ne suis pas fou, madame ; ne croyez-vous donc pas que je vous vois ! — » Nicostrate s’étonna fort et dit : « — Pirrus, je crois vraiment que tu rêves. — » À quoi Pirrus répondit : « — Mon seigneur, je ne rêve nullement, et vous non plus vous ne rêvez pas ; vous vous démenez si bien au contraire, que si ce poirier se démenait de la sorte, il n’y resterait rien dessus. — » La dame dit alors : « — Que peut être cela ? serait-il vrai qu’il lui parût comme il dit ? Par mon salut en Dieu, si j’étais bien portante comme je l’étais naguère, je monterais sur le champ sur le poirier pour voir quelles sont ces choses étonnantes qu’il prétend voir. — »

« Cependant Pirrus, toujours sur le poirier, continuait à tenir les mêmes propos. Sur quoi, Nicostrate dit : « — Descends. — » Et Pirrus descendit. Alors il lui dit : « — Qu’est-ce que tu dis que tu vois ? — » Pirrus dit : « — Je crois que vous m’avez pris pour un homme sans jugement ou pour un endormi ; je vous voyais couché sur votre femme, puisqu’il faut vous le dire ; puis, pendant que je descendais, je vous ai vu vous lever et vous rasseoir comme vous êtes maintenant. — » « — Vraiment — dit Nicostrate — as-tu perdu l’esprit à ce point ? Quand tu as été monté sur le poirier, nous n’avons pas bougé et nous sommes restés comme tu nous vois. — » À quoi Pirrus dit : « — Pourquoi discutons-nous là-dessus ? je vous ai bien vu ; et si je vous ai vu, vous étiez sur votre propre bien. — » Nicostrate, de plus en plus émerveillé, finit par lui dire : « — Je vais bien voir si ce poirier est enchanté, et si ceux qui y montent voient les merveilles que tu dis. — » Et il y monta. À peine y fut-il, que la dame et Pirrus commencèrent à se satisfaire ensemble ; ce que voyant Nicostrate, il se mit à crier : « — Ah ! femme criminelle, qu’est-ce que tu fais là ? « Et toi, Pirrus, en qui j’avais le plus de confiance ! — » Et ainsi disant, il se mit à descendre du poirier. La dame et Pirrus disaient : « — Rasseyons-nous — » Et le voyant descendre, ils se rassirent comme ils étaient quand il les avait laissés.

Quand Nicostrate fut à terre et qu’il les vit comme il les avait laissés, il se mit à leur dire des injures. À quoi Pirrus dit : « — Nicostrate, maintenant j’avoue que, comme vous me le disiez auparavant, j’ai mal vu pendant que j’étais sur le poirier ; et je le reconnais à cela seul que je vois et que je sais que vous avez mal vu vous-même. Et que je dise vrai, rien ne vous le montre mieux que la réflexion que vous pouvez vous faire, à savoir que votre femme qui est la plus honnête et la plus sage qu’il y ait, voulant vous faire un tel outrage, se garderait de le faire devant vos