Page:Boccace - Décaméron.djvu/474

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que pour son savoir, il se mit à vivre en citadin. Mais, comme il arrive souvent que ce sont ceux dont l’expérience des choses est la plus profonde qui se laissent les premiers entortiller par l’amour, ainsi il en advint de Rinieri. Étant un jour allé par manière de passe-temps à une fête, cette Elena s’offrit devant ses yeux, vêtue de noir, comme nos veuves ont coutume d’aller, et resplendissante, à son jugement, d’une telle beauté, d’un tel charme, qu’il ne lui semblait pas en avoir jamais vu de pareille. Il estima en lui-même que celui-là pouvait se dire heureux, auquel Dieu ferait la grâce de la pouvoir tenir nue en ses bras. L’ayant regardée une fois ou deux en silence et sachant que les choses belles et chères ne se peuvent acquérir sans peine, il résolut de consacrer toutes ses forces, toute sa sollicitude à plaire à cette dame, afin, lui plaisant, de conquérir son amour et de pouvoir jouir pleinement d’elle.

« La jeune dame, qui ne tenait point ses yeux fixés sur l’enfer, mais qui, s’estimant encore plus qu’elle ne valait, les roulait avec art, regardant autour d’elle, et remarquant bien vite ceux qui la regardaient avec plaisir, s’aperçut de l’attitude de Rinieri, et se dit en riant : « — Je ne serai pas venue en vain aujourd’hui ; car, si je ne me trompe, j’aurai pris un pigeon par le nez. — » Et s’étant mise à le regarder de temps en temps de la queue de l’œil, elle s’efforçait tant qu’elle pouvait de lui faire voir qu’elle s’intéressait à lui, car elle s’imaginait que plus elle en allécherait et plus elle en prendrait avec ses charmes, plus sa beauté en aurait de prix, surtout aux yeux de celui à qui elle l’avait donnée en même temps que son amour.

« Le savant écolier, laissant de côté les idées philosophiques, tourna toute sa pensée vers cette dame ; croyant pouvoir lui plaire, il se mit, une fois qu’il se fut informé de sa demeure, à passer devant sa porte, colorant ses allées et venues de divers prétextes ; de quoi la dame, pour les raisons déjà dites, se montrant très glorieuse, témoignait grand plaisir à le voir. Pour quoi, l’écolier, ayant trouvé moyen de s’accointer avec la servante de la dame, lui découvrit son amour, et la pria d’agir auprès de sa maîtresse de façon qu’il pût obtenir ses faveurs. La servante promit libéralement, et conta la chose à sa dame qui l’écouta avec la plus grande risée du monde, et dit : « — As-tu vu où celui-ci est venu perdre le bon sens qu’il a rapporté de Paris ? Or va, donnons-lui ce qu’il cherche. Tu lui diras, s’il te parle encore, que je l’aime encore plus qu’il ne m’aime ; mais, qu’il me faut sauvegarder mon honneur, pour que je puisse aller avec les autres dames le visage découvert, en quoi, s’il est aussi avisé qu’on le dit, il doit m’en estimer davantage. — » Ah ! la malheureuse, la malheureuse, elle