Page:Boccace - Décaméron.djvu/484

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nuits. Mais, à supposer que je sois magnanime, tu n’es pas de celles à qui la magnanimité doit montrer ses effets. Pour les bêtes sauvages comme toi, la fin du châtiment comme de la vengeance doit être la mort, alors que pour les hommes on doit se contenter de ce que tu dis. Pour quoi, bien que je ne sois pas aigle, te connaissant non pour colombe mais pour serpent venimeux, j’entends te poursuivre de toute la force de ma haine, comme mon plus ancien ennemi. Tout ce que je te fais ne se peut d’ailleurs appeler vengeance mais plutôt châtiment, en tant que la vengeance doit surpasser l’offense, ce qui n’arrivera point ici ; pour ce que si j’avais voulu me venger, me souvenant à quelle extrémité tu réduisis mon âme, ta vie ne m’aurait pas suffi si je te l’avais prise, non plus que cent autres comme la tienne, car j’aurais occis une vile, mauvaise et coupable femme. Et que diable — mettant de côté le peu de beauté de ta figure que quelques années feront disparaître en la remplissant de rides — vaux-tu plus qu’une autre pauvre servante, toi qui as failli faire mourir un galant homme, comme tu m’appelais il y a un moment, dont la vie pourra peut-être encore être un jour plus utile en ce monde que cent mille de tes pareilles ne pourraient l’être pendant toute la durée de l’univers ? Je t’apprendrai donc par le châtiment que tu endures, ce que c’est que de te moquer des hommes qui ont un sentiment dans le cœur, ce que c’est que de se moquer des écoliers, et je te donnerai sujet de ne plus jamais tomber dans une pareille folie, si tu en réchappes. Mais si tu as si grand désir de descendre, que ne te jettes-tu à terre ? En te rompant le col, avec l’aide de Dieu, tu te délivreras en même temps du supplice où il te semble être, et tu me rendras l’homme le plus heureux du monde. Maintenant, je ne t’en veux plus dire davantage ; j’ai su si bien faire que je t’ai fait monter là-haut ; sache à présent si bien faire, toi, que tu en descendes comme tu sus te moquer de moi. — »

« Pendant que l’écolier parlait ainsi, la malheureuse dame ne cessait de pleurer, et le temps s’écoulait, le soleil montant toujours plus haut. Quand elle vit qu’il se taisait, elle dit : « — Hélas ! homme cruel, si cette maudite nuit te fut si douloureuse, et si ma faute te parut si grande que ni ma jeune beauté, ni mes larmes amères, ni mes humbles prières n’ont pu émouvoir ta pitié, laisse-toi au moins émouvoir, et relâche-toi de ta rigueur et de ta sévérité, par cela seul que je me suis confiée tout dernièrement à toi, et que je t’ai découvert tous mes secrets, ce qui t’a fourni l’occasion de pouvoir me faire reconnaître ma faute ; comme aussi, si je ne m’étais pas confiée à toi, tu n’aurais