Page:Boccace - Décaméron.djvu/487

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tel plaisir, je te conseille, si le soleil commence à te chauffer, de te souvenir du froid que tu m’as fait souffrir, et si tu mêles ce souvenir à la chaleur que tu endures, sans aucun doute tu en sentiras le soleil adouci. — »

« L’inconsolable dame, voyant que les paroles de l’écolier avaient une conclusion si cruelle, recommença à se lamenter et dit : « — Eh bien ! puisque rien ne peut t’émouvoir de pitié pour moi, laisse-toi toucher au nom de l’amour que tu portes à cette dame plus avisée que moi que tu as trouvée et dont tu dis être aimé ; pardonne-moi pour que je puisse me revêtir, et fais-moi descendre d’ici. — » L’écolier se mit alors à rire, et voyant que la troisième heure était déjà largement passée, il répondit : « — Eh bien ! je ne saurais te dire non, puisque tu m’en as priée au nom d’une telle dame. Dis-moi où sont tes vêtements, j’irai te les chercher et je te ferai descendre. — » La dame, croyant cela, se rassura un peu, et lui indiqua l’endroit où elle avait déposé ses habits. L’écolier, étant sorti de la tour, ordonna à son serviteur de ne point s’éloigner, et de veiller à ce que personne n’entrât dans la tour avant qu’il ne revînt ; après quoi, il s’en alla chez un de ses amis, où il déjeuna tout à son aise ; puis, quand l’heure lui sembla venue, il s’en fut dormir.

« La dame, restée sur la tour, quoiqu’un peu réconfortée par un sot espoir, s’en fut, bien triste encore, s’asseoir à l’endroit où le mur faisait un peu d’ombre, et se mit à attendre, faisant d’amères réflexions. Plongée dans ses pensées, tantôt espérant, tantôt désespérant de voir revenir l’écolier avec ses vêtements, et passant d’une idée à une autre, elle s’endormit, vaincue parla douleur, et comme une personne qui n’avait pas dormi de toute la nuit précédente. Le soleil qui était déjà très ardent, ayant atteint le milieu de sa course, frappait à découvert et d’aplomb sur le corps tendre et délicat de la dame, et dardait sur sa tête que rien ne protégeait, avec une telle force, que non seulement il lui brûla les chairs, mais qu’il les lui fendit et les lui ouvrit toutes, et la cuisson fut telle qu’elle réveilla l’infortunée qui dormait. Se sentant brûler, elle voulut changer un peu de place, mais à chaque mouvement il lui semblait que toute sa peau s’ouvrait et éclatait, comme nous voyons faire d’une feuille de parchemin brûlée quand on veut l’étirer ensuite ; en outre, la tête lui faisait si mal qu’il lui semblait qu’elle allait se rompre, ce qui n’était en rien surprenant. La terrasse de la tour était si brûlante, qu’elle ne pouvait s’y tenir ni sur les pieds ni autrement ; pour quoi, ne pouvant rester à la même place, elle allait et venait en gémissant. En outre, comme il ne faisait pas un souffle de vent, il y avait des mouches et