Page:Boccace - Décaméron.djvu/489

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« L’écolier reconnut bien à sa voix quelle était sa faiblesse ; il vit aussi en partie son corps tout grillé par le soleil, tout cela et ses humbles prières lui inspirèrent un peu de pitié pour elle ; mais pourtant il répondit : « — Méchante femme, tu ne mourras point de mes mains ; tu mourras des tiennes si l’envie t’en vient ; et tu auras de moi autant d’eau pour alléger ta chaleur que j’eus de toi du feu pour alléger mon froid. Je ne me plains que d’une chose, à savoir que, tandis que la maladie occasionnée par le froid que j’éprouvai dut se guérir par la chaleur d’un fumier infect, la maladie produite par la chaleur que tu endures présentement se pourra soigner par le froid de l’eau de rose odoriférante ; et que, alors que j’ai failli perdre les nerfs et tout le corps, toi, écorchée par cette chaleur, tu resteras aussi belle que le serpent qui a quitté sa vieille peau. — » « — Oh ! misérable de moi — dit la dame — que Dieu donne à ceux qui me veulent du mal ces beautés acquises de telles façons ; mais toi, plus cruel qu’aucune bête féroce, comment as-tu pu souffrir de me briser de cette manière ? Qu’aurais-je pu attendre de plus de toi ou de tout autre, si j’avais fait périr toute ta famille sous les plus cruels tourments ? Certes, je ne sais pas quelle plus grande cruauté on aurait pu exercer envers un traître qui aurait mis à mort toute une cité, que celle avec laquelle tu m’as traitée en me faisant rôtir au soleil et manger des mouches ; tu n’as pas même voulu me donner un verre d’eau, alors qu’aux assassins condamnés par la justice et qu’on mène à la mort, on donne à boire souvent du vin quand ils le demandent. Eh bien ! puisque je vois que tu persistes dans ton acerbe cruauté, et que la passion que j’endure ne peut en rien t’émouvoir, je me disposerai patiemment à recevoir la mort, afin que Dieu ait miséricorde de mon âme ; et je le prie de jeter un juste regard sur ton ouvrage. — » Et ces paroles dites, elle se traîna péniblement vers le milieu de la terrasse, désespérant d’échapper à une si ardente chaleur. Là, pleurant abondamment, et se lamentant sur son triste sert, elle crut mourir de soif et de douleur, non pas une fois, mais mille.

« L’heure de vespres étant déjà arrivée, l’écolier estimant avoir assez fait, fit prendre les vêtements de la dame, les fit envelopper dans le manteau de son serviteur, et s’en alla à la maison de la malheureuse, où il trouva la servante qui était assise sur le seuil de la porte, triste, désolée, ne sachant quel parti prendre, et il lui dit : « — Bonne femme, qu’est-il arrivé à ta maîtresse ? — » À quoi la servante répondit : « — Messire, je ne sais. Je croyais ce matin la trouver dans le lit où il m’avait semblé la voir aller hier soir ; mais je ne l’ai trouvée ni là, ni ailleurs, et je ne sais