Page:Boccace - Décaméron.djvu/519

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chantant et dansant. Enfin la reine, pour suivre l’exemple de ses prédécesseurs, nonobstant les chansons qui avaient été déjà dites volontairement par plusieurs d’entre eux, ordonna à Pamphile d’en chanter une. Celui-ci commença aussitôt ainsi :

 Amour, il est si grand le bien
    Que par toi j’éprouve, ainsi que mon allégresse et ma joie,
    Que je suis heureux, brûlé de ta flamme.
 L’abondante allégresse que j’ai dans le cœur,
    Venant de cette haute et chère joie
    Dans laquelle tu m’as jeté,
    Ne pouvant y tenir, s’échappe au dehors,
    Et sur ma figure éclairée
    Montre mon joyeux état ;
    Car, étant énamouré
    En si haut et si recommandable lieu,
    Il m’est doux d’être dans le feu où je brûle.
 Je ne sais pas exprimer par mon chant,
    Ni écrire avec les doigts,
    Ô Amour, le bien que je ressens :
    Et si je le savais, il me faudrait cacher.
    Car s’il était connu,
    Il se changerait en tourment.
    Mais je suis si satisfait,
    Que tout ce que je dirais, serait peu et faible
    Avant que j’en eusse dit seulement une partie.
 Qui pourrait croire que mes bras
    Eussent pu jamais arriver
    À la tenir là où je l’ai tenue,
    Et que jamais mon visage
    L’eût pu approcher aussi
    Par sa grâce et pour mon bonheur ?
    On ne voudrait pas croire
    À mon bonheur ; C’est pourquoi tout entier je brûle,
    Cachant ce qui me réjouit et me rend heureux.


La canzone de Pamphile était finie, et bien que tous y eussent répondu, il n’y en eut aucun qui n’en notât les paroles avec plus d’attention qu’il ne lui appartenait, s’efforçant de deviner ce qu’il convenait au chanteur de tenir caché. Et bien qu’ils s’imaginassent toutes sortes de choses, aucun d’eux pourtant ne devina la vérité. Mais la reine, voyant la chanson de Pamphile finie, et que les jeunes dames et les jeunes gens s’iraient volontiers reposer, ordonna que chacun s’en allât dormir.