Page:Boccace - Décaméron.djvu/52

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ventre, à l’instar des brutes, plus que de toute autre chose. Et, regardant plus avant, il les vit tous avares, si cupides d’argent qu’ils vendaient et achetaient à beaux derniers le sang humain, même chrétien, et les choses divines quelles qu’elles fussent, appartenant aux sacrifices et aux bénéfices, les transformant en marchandises pour lesquelles il y avait plus de courtiers qu’il y en avait à Paris pour les draperies ou autres choses. À la simonie la plus évidente, ils avaient donné le nom de procuratie, et à la gloutonnerie celui de sustentation, comme si Dieu ne connaissait pas, je ne dirai point la signification des mots, mais les intentions des esprits pervers, et se laissait, à la façon des hommes, tromper par le nom des choses. Tout cela, et bien d’autres choses encore qu’il faut taire, déplut souverainement au juif, comme à un homme sobre et modeste qu’il était, et pensant en avoir assez vu, il se décida à retourner à Paris ; ce qu’il fit.

« Dès que Jeannot sut qu’il était revenu, il accourut, n’ayant pas le moindre espoir de le voir devenir chrétien, et ils se firent l’un à l’autre grande fête. Puis, lorsque le juif se fut reposé quelques jours Jeannot lui demanda ce qu’il pensait du Saint-Père, des cardinaux et des autres courtisans. À quoi le juif répondit sans hésiter :« — Je pense que Dieu doit les punir tous tant qu’il sont. Et je te dis, si j’ai su bien regarder, que je n’y ai vu ni sainteté, ni dévotion, ni bonnes œuvres, ni bon exemple. Par contre, l’avarice et la gloutonnerie et choses semblables ou pires, si toutefois il peut en être de pires, m’ont paru tellement dans les mœurs de tous, que j’ai pris ce lieu plutôt pour une officine d’œuvres diaboliques que d’œuvres divines. Aussi, après y avoir réfléchi avec beaucoup de sollicitude, en toute liberté d’esprit, et avec prudence, il me paraît que votre Pasteur, et par conséquent tous les autres, s’efforcent de réduire à néant et de chasser du monde la religion chrétienne, alors qu’ils devraient en être le fondement et le soutien. Et pour ce que je vois qu’il en résulte le contraire de ce qu’ils semblent chercher, c’est-à-dire que votre religion s’étend sans cesse et devient plus florissante et plus éclatante, il me paraît clairement que l’Esprit-Saint en est le soutien et le fondement, comme étant plus vraie et plus sainte que les autres. Pour quoi, là où je restais sensible et rebelle à tes exhortations et refusais de me faire chrétien, je te dis maintenant très sincèrement que, pour rien au monde, je n’abandonnerais l’idée de me faire chrétien. Allons donc à l’église, et là, suivant le rite de votre sainte Foi, je me ferai baptiser. — » Jeannot, qui s’attendait à une conclusion toute contraire, en l’entendant parler ainsi, fut l’homme le plus content qui fût jamais. Étant allé avec lui à Notre-Dame de Paris, il requit